Il y a quarante ans survenait une affaire de délire antisémite appelée la « rumeur d’Orléans », qui a été rendue célèbre par l’ouvrage d’Edgar Morin, « La rumeur d’Orléans » (1969, aux éditions du Seuil).
Concrètement, cette « rumeur d’Orléans » prétendait en 1969 que plusieurs jeunes femmes auraient disparu dans les cabines d’essayage de boutiques de lingerie. Boutiques appartenant comme toujours… à des juifs ! Les jeunes femmes étaient supposées être endormies par une seringue, et être enlevées pour alimenter les filières de prostitution du type « traite des blanches ».
Les versions les plus délirantes affirment même qu’elles étaient enlevées par un sous-marin remontant la Loire !!! Mais pourquoi Hapoel ne profite jamais des sous-marins de « la Communauté » ???
Aussi fantasmatique qu’elle puisse nous paraître, cette affaire de « rumeur d’Orléans » est un véritable concentré de ce qu’est l’antisémitisme, et en ce sens, il est important de l’analyser correctement.
Car il faut savoir que cette affaire a eu un grand retentissement dans les médias nationaux, ainsi qu’un important succès régional populaire. Ou plutôt populiste.
En effet, cette rumeur antisémite a véritablement servi de paratonnerre aux notables locaux (dont la culture était catholique ultra, imprégnée de royalisme, ce qui est encore vrai aujourd’hui), à une époque où la France subissait une véritable ébullition révolutionnaire, dans la foulée de mai 68 et du prolongement du mouvement jusque dans les campagnes françaises.
Les notables l’avaient bien compris, et soutenaient activement le délire, notamment en censurant tout démenti dans la presse locale à leurs ordres, et la police « bien française » elle-même taisait le fait qu’absolument aucune disparition n’avait été signalée.
Mais comment cette folie antisémite s’est-elle emparée d’une partie des masses populaires à Orléans, alors qu’elle servait les intérêts de la bourgeoisie locale ? C’est là une question véritablement cruciale et actuelle.
En réalité, la situation des personnes juives qui ont été accusées est importante : il s’agit de la petite-bourgeoisie commerçante, qui tient des petites boutiques et ne roule pas nécessairement sur l’or. Socialement, cette couche sociale oscille sans cesse entre la bourgeoisie (pour ses ambitions et l’idée qu’elle se fait d’elle-même) et le prolétariat (pour son devenir inévitable dans le capitalisme des monopoles et dans la crise capitaliste).
Cela, la haute bourgeoisie l’a bien compris, et bénéficie du fait que les petits commerçants forment un « tampon » entre les masses populaires et la bourgeoisie. Quand on va acheter son pain ou quand on va au marché, c’est aux petits commerçants qu’on se confronte quotidiennement, pas à la grande bourgeoisie qui est, elle, plus invisible pour le prolétariat.
Cela, la bourgeoisie et la petite-bourgeoisie franco-française ont décidé d’en profiter, en transformant le « tampon » en « paratonnerre ».
En effet, si la question sociale du « tampon » n’est pas comprise scientifiquement, alors la rage prolétaire peut être dévoyée comme la bourgeoisie le désire. Pour la bourgeoisie, un « tampon » et un « paratonnerre », ça a exactement la même fonction. Sauf que le paratonnerre est plus adapté en temps d’agitation sociale et d’ambiance révolutionnaire. D’où l’urgence de le comprendre aujourd’hui.
La bourgeoisie locale d’Orléans a donc effectivement dévié la violence prolétaire et la revendication de justice populaire… contre les petits-commerçants d’origine juive, et par extension contre toute notre minorité nationale.
Mais qu’est-ce qu’on a fait, nous ? Pourquoi la minorité nationale juive en particulier ?
Parce que nous sommes « invisibles ». La minorité juive, par son « invisibilité » supposée, incarne tout ce qu’il y a de « fuyant », « incompréhensible », « abstrait » dans la marche grippée du capitalisme, dans le processus de production de la valeur.
Et si la production de la valeur n’est pas comprise scientifiquement (suivant Karl Marx), alors les conceptions idéalistes prennent le dessus, et sont dévoyées en racisme et en fascisme.
À ce titre, rappelons simplement que, pendant l’offensive sioniste de janvier 2009 à Ghaza, un petit syndicat autonome regroupant des commerçants italiens de Rome (Flaica-Uniti-Cub) avait appelé à boycotter les commerçants juifs, puis avait même envisagé une liste digne des nazis.
Et le secrétaire local de cette brigade corporatiste de la petite-bourgeoisie n’avait rien trouvé de mieux à dire que : « Nous ne pouvons plus nous taire sur ce qui se passe à Gaza. Nous avons pensé à faire une liste des commerçants qui ont des liens avec Tel Aviv car personne ne sait précisément qui ils sont. »
« Personne ne sait précisément qui ils sont » : voilà mise à nue la culture délirante de la petite-bourgeoisie ! L’histoire est l’histoire des luttes de classe, pas des ennemis-invisibles-dont-on-ne-sait-pas-qui-ils-sont !
En réalité, cette idée que « plus on est invisible, plus violent est le racisme » ne touche pas que la minorité nationale juive en France (ou ailleurs).
C’est exactement le même ressort qui est derrière le racisme anti-chinois, que ce soit ici en France (du type « la Chine va dominer le monde, les ChinoiSEs nous infiltrent »), ou encore plus en Asie du Sud-Est, où la diaspora chinoise est importante, et tient précisément… des petits commerces et de l’import-export !
Ainsi, il est extrêmement révélateur qu’exactement la même rumeur sur les cabines d’essayage et les enlèvements de jeunes femmes ait touché la Corée en 1992 (ou encore tout récemment en Italie), mais avec les juifs remplacés par des chinois !
Il est également révélateur qu’il s’agisse encore et toujours de jeunes femmes enlevées, comme il s’agissait autrefois (il n’y finalement pas si longtemps…) d’enlèvements d’enfants à fins de sacrifices rituels pour Pessa’h.
En effet, les juifs « lubriques » voleraient les femmes et les filles des bons citoyens français. De même, Bernard Henri-Lévy s’est « approprié » Arielle Dombasle, ou Patrick Bruel (Benguigui, comme l’aime à rappeler Le Pen…) s’approprie également « nos filles et nos compagnes » par son charme vicieux.
En réalité, cela ne doit pas nous étonner. Dans ce monde patriarcal et sexiste, les femmes et les enfants sont véritablement une propriété du chef de famille, de « l’homme de la maison ». En ce sens, le petit commerçant qui vole l’argent du peuple n’est qu’une première étape, avant qu’il ne vole les femmes du peuple.
Mais il y a une raison historique pour que ce soit de cette façon sexiste que l’antisémitisme-paratonnerre s’exprime.
En effet, le sexisme et le racisme ont exactement la même origine historiquement : c’est la fin du « communisme primitif » et le début de la division de la société en classes sociales. À ce moment du développement de la production, l’homme s’est approprié la femme et les animaux, et a commencé à lutter violemment contre ses concurrents.
D’où le racisme, comme l’a très brièvement analysé Staline : « Le chauvinisme national et racial est une survivance des mœurs misanthropiques propres à la période du cannibalisme. L’antisémitisme, comme forme extrême du chauvinisme racial, est la survivance la plus dangereuse du cannibalisme. »
Cette « rumeur d’Orléans » montre donc bien un aspect important : l’antisémitisme est au fond la composante raciste la plus « classique » de la domination patriarcale.
Nous avons donc vu les trois aspects essentiels de cette rumeur antisémite : pourquoi des petits commerçants ? pourquoi des juifs ? pourquoi des femmes (et des enfants) ?
Mais quarante ans après cette « rumeur », on ne peut faire l’économie de notre analyse dans la lutte contre le fascisme et l’antisémitisme.
Car ce qui était hier un fantasme idéaliste appuyé par la vieille bourgeoisie de province, devient aujourd’hui une théorie des plus classiques parmi les nazis et la bourgeoisie impérialiste décadente. La thèse de la « traite des blanches » contrôlée par les juifs est ainsi centrale chez le nazi Hervé Ryssen, qui consacre des bouquins entiers à la « Mafia juive ». Ces thèses sont d’ailleurs relayées par des nazis comme le « Parti Solidaire Français » (anciennement « Droite Socialiste »), qui met en avant de manière délirante et haineuse des aspects bien réels de la prostitution en Israel, et fait également campagne sur la « pédophilie d’État ».
Voilà toutes les raisons pour lesquelles nous annoncions que la « rumeur d’Orléans » était un monumental « cas d’école » pour comprendre les bases culturelles et sociales de l’antisémitisme.
Et pour combattre les manipulations antisémites des masses populaires, à nous, en tant que minorité nationale, de participer à l’offensive de la culture métisse et populaire, de participer à la construction du front populaire antifasciste !
HaPoel HaAntifashisti, mai 2009.