Shavua Tov – שבוע טוב

« Ta couleur et tes mots, tout me va
Que tu vives ici ou là-bas
Danse avec moi
Si tu crois que ta vie est là
Ce n’est pas un problème pour moi »
Le 14 janvier 1986, le chanteur Daniel Balavoine trouvait la mort dans un accident d’hélicoptère au Mali. L’an dernier, la France commémorait donc les 25 ans de sa disparition.
Que reste-t-il, aujourd’hui à l’époque de Marine Le Pen, de Daniel Balavoine et de son œuvre ? Est-ce qu’il en reste à peu près la même chose que des années Mitterrand et de SOS Racisme, c’est-à-dire pas grand-chose ?
Non, justement. De l’œuvre de Daniel Balavoine, il reste quelque chose qui à l’époque en avait fait un chanteur à part dans la variété française, aussi bien d’un point de vue musical avec sa recherche d’un son new wave exprimant de manière juste sa sensibilité, que du point de vue de sa conception du monde.
Malgré ses limites inévitables dues aux illusions des années Mitterrand ainsi qu’à son statut d’artiste, Daniel Balavoine avait rencontré un succès immense, car sa sensibilité individuelle l’avait amené à se reconnaître dans le cri sourd du peuple dans sa longue marche pour vivre libre – sans racisme, sexisme ni exploitation.
Les chansons « Vivre ou survivre » ou bien « Tous les cris les S.O.S. » témoignent justement de cet espoir, qui se fraie un chemin à travers l’oppression. Cette dernière chanson est précisément mise en avant avec une grande justesse dans cet article de Contre-Informations, comme étant « une synthèse du besoin du communisme, bien loin de la variété d’un Ferrat ».
Quant à la chanson « L’Aziza », elle était immédiatement devenue un classique populaire de l’antiracisme des années 1980. Et bien que le clip ait vieilli, ses paroles doivent encore nous parler aujourd’hui dans une époque bien plus sombre, au-delà de certains aspects qui sonnent aujourd’hui comme un peu « paternalistes ».
« L’Aziza » trouve au final son énergie dans le vécu de Balavoine, dans son union avec Corinne, sa femme d’origine marocaine juive. Mais ce vécu particulier, c’est aussi le vécu populaire des unions mixtes, du métissage, de la romance par-delà les barrières et les frontières.
Voici le clip de cette chanson (où dès les premières images, deux enfants s’échangent une Magen David et une Khamsa), clip que nous diffusons ici car « L’Aziza » doit nous parler si l’on veut sincèrement vivre libre de tout racisme.

Ceci est une carte de vœux produite par l’artiste allemand George Grosz pour l’année 1932, c’est-à-dire il y a exactement 80 ans de cela. George Grosz était un artiste dadaïste et expressionniste ayant participé au soulèvement spartakiste de 1918 – 1919 ; il était un membre de la première heure du Parti Communiste d’Allemagne (KPD).
La qualité de la photographie est déplorable ; toutefois on peut distinguer sur les trois cartes en bas de la photo un drapeau républicain allemand (celui que l’on connaît aujourd’hui), une croix gammée, et le symbole communiste de la faucille et du marteau. Ces cartes à jouer sont surmontées d’un grand point d’interrogation et d’une main jouant aux dés.
L’esprit de cette carte de vœux est donc très amer. Si d’un côté il est souhaité « les meilleurs vœux pour la nouvelle année » („Die besten Wünsche zum neuen Jahr“), de l’autre côté l’avenir est présenté comme incertain, aléatoire, troublé : l’année 1932 verra-t-elle la prolongation du fragile statu quo républicain, l’avènement du nazisme et de la barbarie, ou bien l’espoir d’une nouvelle insurrection communiste ?
Aujourd’hui la France n’est évidemment pas encore dans la situation vécue en Allemagne au début des années 1930 : l’État français est stable, le sang ne coule pas dans les rues.
Mais il est certain que chaque année est pire que la précédente, que 2012 sera une année troublée, et que les prochaines années verront de grands bouleversements. La crise capitaliste fait rage, la bourgeoisie la plus agressive et la plus impérialiste exige la réorganisation et la réimpulsion de l’appareil capitaliste, et en arrière-plan la guerre se profile y compris sur le continent européen.
Sur le plan politique, le mouvement fasciste s’organise et s’unifie derrière le Front National avec l’appui volontaire ou « involontaire » de tout ce qu’il y a de plus chauvin dans la politique française, et la campagne pour les présidentielles va être un moment décisif dans la synthèse « sociale et nationale » du fascisme – avec tout « l’anticapitalisme romantique » et l’antisémitisme auquel il faut s’attendre.
Nous sommes convaincus qu’aujourd’hui plus que jamais, nous sommes « au seuil des années 1930 ». L’antifascisme doit devenir la priorité au sein de la minorité nationale juive, et l’unité avec l’ensemble masses populaires doit être le critère de vérité.
Contre le nationalisme et le chauvinisme, qui vont systématiquement de paire en France avec l’antisémitisme. Contre le projet impérialiste et authentiquement fasciste porté par le Front National de Marine Le Pen. Contre les « juifs de service » qui se vendent au mouvement fasciste et se feront broyer tôt ou tard.
Pour que cent groupes autonomes antifascistes s’épanouissent.
Pour l’unité antifasciste des masses populaires.
Pour la libération totale de l’humanité et de la planète.
Meilleurs vœux antifascistes pour 2012.
Dans les grandes métropoles américaines, aussi bien sur la côte Ouest que sur la côte Est, les communautés juives mettent un point d’honneur à perpétuer une tradition « ancestrale » à Noël : aller au cinéma et manger au restaurant chinois !
Au-delà du dilemme entre aller au cinéma d’abord ou aller manger chinois d’abord (ce qui dépend des coutumes locales suivant les quartiers ou les villes), cette « tradition » en dit long sur le rapport des personnes juives à la culture américaine dominante.
En effet, il y a ici un élément de compréhension sur comment l’immigration juive s’est intégrée culturellement aux USA : Christmas est une fête nationale donc il convient de « marquer le coup », mais sans toutefois se nier et s’effacer.
Cette « tradition » juive américaine est certainement vieille de plusieurs dizaines d’années, puisque l’humoriste Jerry Seinfeld y faisait déjà référence au début des années 1990 comme étant une coutume établie et connue même de personnes non-juives.
Mais pourquoi le restaurant chinois, au juste ? Déjà parce que ces restaurants sont souvent ouverts à Noël puisqu’ils ne célèbrent pas cette fête.
Sans doute aussi qu’il s’agit, par la nourriture d’une autre minorité nationale, de contourner un certain « blocage » concernant les plats traditionnels dominants, considérés comme encore moins Kasher que la cuisine chinois, qui est assez souvent végétarienne (voire végane).
C’est le même ressort culturel qui fait que, ici en France, des personnes ne mangeant pourtant pas Kasher se refusent catégoriquement à goûter au cadavre de cochon.
Enfin, il faut également savoir que cela fait certainement depuis les années 1950 que les communautés juives des métropoles américaines sont très friandes de cuisine chinoise.
Pourquoi ? Difficile à expliquer, mais sans doute que les juifs américains se sentent plus « chez eux » dans une autre minorité nationale plutôt que dans la culture nationale-bourgeoise américaine dominée par les standards « White Anglo-Saxon Protestant » (WASP). Il peut exister dans une certaine mesure le même phénomène en France… mais c’est une autre histoire.
Ce soir commence le 25 Kislev, qui marque le premier des 8 jours de ‘Hanukkah ! Une fête de lumière, de résistance et d’espoir… qui est particulièrement attendue par les plus jeunes dans nos familles !
‘Hanukkah est une fête d’origine rabbinique. Celle-ci célèbre à la fois la victoire militaire de la révolte des Maccabim, la « victoire spirituelle » sur les « Juifs hellénisants », l’institution d’un royaume indépendant sur la Judée… autant d’éléments mis en avant par les nationalistes juifs. Mais surtout, ‘Hanukka célèbre le fameux « miracle de la fiole ».
Rappelons de quoi il s’agit : les Maccabim victorieux des « Juifs hellénisants » arrivent au Temple de Jérusalem, où la Menorah (à 7 branches, donc) doit briller en permanence. Mais ils n’y trouvent que quelques gouttes d’huile d’olive consacrée, qui auraient suffi à faire briller la Menorah un seul jour alors qu’il en faudrait huit pour refaire un stock d’huile.
Et c’est là que s’opère le miracle : les quelques gouttes d’huile d’olive parviennent à brûler pendant 8 jours de suite : « un grand miracle a eu lieu ici ».
Voilà donc l’origine de l’allumage pendant 8 jours de la ‘Hanukkiyah, ce chandelier à 9 branches qui porte 8 bougies, plus une bougie « principale », le Shamash, utilisée pour allumer les autres.
D’autres coutumes se sont greffées avec le temps. Ainsi, il est coutume de manger des Soufganiyot (des beignets fourrés), de donner de l’argent aux enfants (coutume qui s’est transformée soit en cadeaux, soit en médailles en chocolat), ou encore de faire tourner une toupie (« Sevivon, sov sov sov… »).
Voilà pourquoi ‘Hanukkah est une fête si attendue par les plus jeunes ! Mais aussi, donc, par celles et ceux d’entres nous qui ont des enfants, des neveux, des nièces encore jeunes.
Voici une série de courtes synthèses sur divers éléments liés à ‘Hannukah, plus culturels que religieux :
- Sevivon, sov sov sov
- ‘Hanukkah : allumer le feu !
- Recette de Soufganyot végétaliennes
On notera au passage que dans une chanson de ‘Hanukkah écrite par Bialik, le « poète officiel » du sionisme originel, la dernière strophe parle du Sevivon, qui serait en « plomb fondu » (‘Oferet Yetzukah). Or il s’agit précisément du nom officiel des opérations militaires à Gaza de l’hiver 2008 – 2009, qui avaient été déclenchées… exactement pour le Shabbat de ‘Hanukkah ! Ainsi, même ce qui se conçoit comme « apport culturel » dans « l’utopie » nationaliste sioniste se retrouve transformé en son contraire, dans un mépris absolument cynique et barbare de toute culture et de toute vie.
Entretemps, Hapoel souhaite très chaleureusement une bonne fête – de joie et de persévérance – à toutes les personnes qui la célèbrent.
'Hanukkah Samea'h ! – ! חנוכה שמח
Exposition – Le sport européen à l’épreuve du nazisme
Jusqu’au 18 mars 2012 – Mémorial de la Shoah, Paris
Des JO de Berlin aux JO de Londres (1936-1948) – Le nazisme, le fascisme et les régimes de collaboration ne vouèrent pas un simple culte au corps athlétique et guerrier, ils utilisèrent le sport pour contrôler la jeunesse et les masses, justifier leurs idéologies xénophobes et racistes, et même infliger des supplices particuliers aux champions juifs déportés.
Quant au monde sportif, comment s’est-il comporté face aux politiques d’exclusion, face à l’application des lois antijuives jusque dans les stades, les gymnases et les piscines ?
Pour les minorités opprimées, pour les résistants, et même pour certains prisonniers des camps, à l’inverse, le sport a pu servir de refuge, voire de réarmement moral et corporel.
Cette exposition révèle, en contrepoint, comment les jeunesses juives de toute l’Europe se sont enthousiasmées pour les sports, investissant en particulier la lutte, la boxe, l’escrime et les sports de self-défense, et participant aux Maccabiades de Tel-Aviv en 1932 et 1935.
Relatant ces multiples facettes de l’histoire du sport en Europe entre 1936 et 1948 à travers de nombreux films, photographies, objets et documents d’archives, l’exposition retrace parallèlement l’itinéraire individuel d’une vingtaine de sportifs dont les carrières ont été bouleversées et les vies anéanties par la montée du nazisme.
Visiter le site Internet de l’exposition
Mémorial de la Shoah
17, rue Geoffroy-l’Asnier 75004 Paris
www.memorialdelashoah.org
« Aujourd’hui, tous les juifs pardonnent à ceux qui leur ont fait du mal. Tous les juifs, sauf un : moi ! Moi, je pardonne pas. »
« Le Grand Pardon », Alexandre Arcady, 1982.

Entrée dans Yom Kippour et début du jeûne le vendredi à 19h00, sortie le samedi à 20h03. Gmar ‘Hatima Tova ! – ! גמר חתימה טובה
— Aucun roman ne doit être plus long que Guerre et Paix. Même Guerre et Paix est trop long. Si la Bible se composait de dix-huit volumes, il y a beau temps qu’on l’aurait oubliée.
— Mais pourtant, le Talmud a trente-six volumes, et les juifs ne l’ont pas oublié…
— Les juifs se souviennent trop. C’est là notre malheur.
Entretien avec Isaac Bashevis Singer.
Depuis hier soir les personnes juives religieuses célèbrent Shavuot, qui signifie « les semaines » et qui marque la fin de la période de l’Omer, les sept semaines qui suivent le deuxième jour de Pessa’h.
Shavuot dure d’hier soir jusqu’à jeudi soir à 22h56. La fête dure en France deux jours, comme partout en « diaspora ».
Dans la doctrine des religieux, Shavuot marque le don de la Torah et des dix commandements à Moïse sur le Sinai. Ce don scelle définitivement l’alliance entre D.ieu et le peuple « élu », mais correspond en fait aux deuxièmes Tables de la Loi, après celles brisées par Moïse face à l’idôlatrie du veau d’or (qui est plus ou moins du type « faux matriarcat »).
C’est du moins la tradition religieuse rabbinique qui affirme tout cela, bien que ce ne soit pas explicitement mentionné comme tel dans la Torah. Mais par exemple pour les pratiquants originaires d’Afrique du Nord, il est coutume de se lever pendant la lecture des dix commandements, pour célébrer en particulier le don des Tables de la Loi.
De même il est coutume, notamment chez les kabbalistes, de consacrer toute la nuit à l’étude, en mémoire de la « grasse matinée » dans laquelle étaient plongés les Hébreux le matin où Moshé reçut la Torah, ne se montrant ainsi pas « à la hauteur ».
Mais d’un point de vue rationnel et matérialiste, si l’on ne s’en tient pas uniquement à la tradition rabbinique, il faut voir que la fête de Shavuot est très liée à la terre, à l’agriculture, comme d’ailleurs beaucoup de fêtes religieuses – juives ou autres.
En effet, Pessa’h est supposée ouvrir la saison de la récolte du grain, qui est refermée sept semaines plus tard par Shavuot ; et Shavuot ouvre en même temps la période de récolte des fruits, qui refermée par Soukkot. C’est notamment à Shavuot que, toujours d’après les religieux, D.ieu est supposé « juger » les arbres et leur production fruitière future – ce à quoi fait écho Tou BiShvat en janvier ou février.
Ces deux raisons très matérialistes expliquent pourquoi il était prescrit à l’époque du Temple de faire des offrandes de grains ainsi que des premiers fruits. Et soit dit en passant, la Torah prescrit trois pèlerinages au Beth HaMikdash, comme par hasard à… Pessa’h, Shavuot et Soukkot ! La dimension agricole saute donc incontestablement aux yeux !
Dans la religion chrétienne on retrouve une fête similaire, puisque la Pentecôte est célébrée 50 jours après la Pâques, comme Shavuot est célébrée 49 jours (= 7 semaines) après Pessa’h.
Aujourd’hui se tient Lag Ba’Omer / ל"ג בעומר ou Lag La’Omer / ל"ג לעומר, c’est-à-dire le 33e jour du ‘Omer (la période de sept semaines entre Pessa’h et Shavuot). En hébreu, « lag » = « ל"ג » signifie 3 + 30 = 33.
À Lag Ba’Omer est célébrée dans la joie la fin de la plaie qui frappa 24000 étudiants du Rabbi Akiva (relatée dans le Talmud). Il se peut que cette plaie soit en fait la répression de la révolte de Bar Kokhba contre les Romains.
Mais le même jour, nous célébrons également (voire principalement…) la Hiloula du Rabbi Shimon bar Yo’hai (le Rashbi), qui était un étudiant du Rabbi Akiva. On raconte qu’à sa mort (que commémore la Hiloula), Shimon bar Yo’hai livra à ses propres élèves les secrets de la Torah, qu’il avait rassemblés pendant sa vie dans le Zohar, le livre de la Splendeur, fondamental dans le judaïsme populaire de la Kabbalah.
Le Rashbi est également connu en Afrique du Nord sous le nom de « Rabbi Shem’un », ce qui confirme qu’il est effectivement une figure fondamentale dans la tradition populaire de la Kabbalah, et que les masses juives croyantes se le sont approprié comme personnage saint.
De plus, la Hiloula du Rabbi Shimon bar Yo’hai intervient chaque année 3 jours après celle du Rabbi Meir Baal HaNess (« le maître du miracle »), un autre kabbaliste étudiant du Rabbi Akiva, à l’époque de la révolte de Bar Kokhba.
C’est pourquoi Lag La’Omer est une fête très populaire en Afrique du Nord (c’est notamment à ce moment qu’a lieu le pèlerinage de… Djerba en Tunisie), et plus généralement parmi les masses populaires juives.
À cette occasion sont allumés d’immenses feux (particulièrement en Israel où les parcs et les places publiques sont en feu, avec des marshmallows grillées, mais attention à la gélatine !), selon la prescription du Rashbi de célébrer son deuil dans la joie plutôt que l’abattement.
Aujourd’hui encore, on peut voir des portraits à l’effigie de Shimon Bar Yo’hai chez des familles d’Afrique du Nord – mais aussi chez certains petits commerçants.
« Quelle est en dernière analyse la source de tous les genres littéraires et artistiques ? En tant que formes idéologiques, les œuvres littéraires et les œuvres d’art sont le produit du reflet, dans le cerveau de l’homme, d’une vie sociale donnée.
La littérature et l’art révolutionnaires sont donc le produit du reflet de la vie du peuple dans le cerveau de l’écrivain ou de l’artiste révolutionnaire. La vie du peuple est toujours une mine de matériaux pour la littérature et l’art, matériaux à l’état naturel, non travaillés, mais qui sont en revanche ce qu’il y a de plus vivant, de plus riche, d’essentiel.
Dans ce sens, elle fait pâlir n’importe quelle littérature, n’importe quel art, dont elle est d’ailleurs la source unique, inépuisable. Source unique, car c’est la seule possible ; il ne peut y en avoir d’autre. Certains diront : Et la littérature et l’art dans les livres et les œuvres des temps anciens et des pays étrangers ? Ne sont-ils pas des sources aussi ?
À vrai dire, les œuvres du passé ne sont pas des sources, mais des cours d’eau ; elles ont été créées avec les matériaux que les auteurs anciens ou étrangers ont puisés dans la vie du peuple de leur temps et de leur pays. Nous devons recueillir tout ce qu’il y a de bon dans l’héritage littéraire et artistique légué par le passé, assimiler d’un esprit critique ce qu’il contient d’utile et nous en servir comme d’un exemple, lorsque nous créons des œuvres en empruntant à la vie du peuple de notre temps et de notre pays les matériaux nécessaires. »
Mao Zedong, « Interventions aux causeries sur la littérature et l’art », 1942.
1. La chanson ‘Had Gadya
‘Had Gadya est une chanson populaire d’origine médiévale ashkénaze, écrite en araméen. C’est la chanson par laquelle se termine le Seder traditionnel ashkénaze, mais qui se retrouve plus généralement chez un certain nombre de familles israeliennes juives.
C’est en fait une chanson enfantine, très gaie et très « fraîche ». La structure de la chanson est « cumulative » : à chaque fois on reprend la strophe précédente en ajoutant un vers en tête de la strophe, et en terminant par « ‘Had Gadya, ‘Had Gadya ».
Cette structure « cumulative » se retrouve d’ailleurs dans une autre chanson incontournable de Pessa’h, « E’had, Mi Yode’a ? », qui associe les chiffres de 1 à 13 à des concepts religieux juifs (de l’unicité de D.ieu pour le chiffre 1, jusqu’aux 13 attributs de la miséricorde).
« ‘Had Gadya », cela signifie en araméen « un chevreau », l’enfant de la chèvre. L’histoire est simple, mais il faut suivre un peu :
Un père de famille achète un chevreau pour deux Zuzim (monnaie antique qui vaut un demi Shekel), chevreau qui se fait manger par le chat, chat qui se fait mordre par le chien, chien qui se fait battre par le bâton, bâton qui se fait brûler par le feu, feu qui se fait éteindre par l’eau, eau qui se fait boire par le bœuf, bœuf qui se fait abattre rituellement par le Sho’het, Sho’het qui se fait tuer par Malakh HaMavet (l’ange de la mort), Malakh HaMavet qui se fait tuer par HaKadosh Baroukh Hou (le Saint béni soit-il).
Il existe des adaptations de ‘Had Gadya dans plusieurs langues : en yiddish (version de Moishe Oysher par ici) et en hébreu évidemment, mais aussi en arabe ou en ladino.
De plus, de nombreux et nombreuses artistes ont interprété ‘Had Gadya à leur manière, souvent en insufflant un contenu progressiste et en donnant tout son sens à l’idée que « les œuvres du passé ne sont pas des sources mais des cours d’eau ».
2. L’interprétation pacifiste de ‘Hava Alberstein
‘Hava Alberstein est une célèbre chanteuse folklorique israelienne née en Pologne, qui est ultra-prolifique et connue pour sa sensibilité de gauche sioniste.
Elle a chanté une très belle reprise en hébreu de ‘Had Gadya en 1989, sur un ton tragique qui prend la tradition à contre-pied (à écouter par là).
Mais cette chanson avait été interdite sur les ondes israeliennes à cause de son pacifisme, à l’époque de la première Intifada (commencée fin 1987).
Cette chanson consiste d’abord en ‘Had Gadya en hébreu, puis en des couplets personnels qui font de nombreuses références à Pessa’h, essentiellement la chanson « Mah Nishtanah ? ».
Mais aux quatre questions de « Mah Nishtanah ? », ‘Hava Alberstein ajoute une cinquième question : jusqu’à quand continuera le cercle de la terreur ?
‘Hava Alberstein explique alors qu’elle (= Israel) a été un chevreau, mais qu’elle a changé (référence à « Mah Nishtanah ? », « qu’est-ce qui a changé ? ») et qu’elle est désormais un loup (reprenant l’image répandue mais injustifiée du loup comme animal cruel…). Puis elle reprend en disant qu’elle (= Israel encore) a été une colombe, mais qu’aujourd’hui elle ne sait plus ce qu’elle est.
De fait, il s’agit d’un remarquable condensé du doute qui s’est emparé de la gauche sioniste schizophrène pendant la première Intifada, puisqu’en 1989 c’était une coalition Shamir – Peres qui réprimait le soulèvement national palestinien.
Cette version de ‘Had Gadya a été reutilisée dans la très émouvante scène finale du film « Free Zone » d’Amos Gitai – avec Natalie Portman.
Enfin, on retrouve une transcription et une traduction anglaise des couplets de ‘Hava Alberstein par ici.
3. L’interprétation révolutionnaire de El Lissitzky
Plus loin dans le temps mais plus proche idéologiquement d’Hapoel, l’interprétation d’El Lissitkzy est un modèle pour une approche révolutionnaire de la culture populaire juive.
Lazar « El » Lissitzky était un artiste juif soviétique, qui a beaucoup travaillé sur des thèmes et éléments populaires juifs, mais qui est largement plus connu pour son affiche « Avec un coin rouge, battez les blancs » (que l’on retrouve sur un badge du collectif 1000 Fleurs).
Quoi qu’il en soit, El Lissitzky a produit une série de 10 lithographies en 1919 pour illustrer ‘Had Gadya en version yiddish… et ‘Had Gadya seulement ! C’est-à-dire qu’El Lissitzky n’a pas illustré une Hagaddah entière, mais seulement cette chanson (non religieuse) à laquelle il attribuait apparemment une grande valeur.
Par cette œuvre en yiddish et pas en araméen, El Lissitzky s’adresse aux masses populaires juives de Russie, marquées par la tradition mais placées face à une guerre civile entre les Rouges et les Blancs. Autrement dit, entre les communistes d’une part et les réactionnaires d’autre part, qui se sont souvent livrés à des pogroms antisémites.
Lissitzky donne ainsi une dimension progressiste à ‘Had Gadya, une dimension qui correspond à ce que les communistes appellent « l’optimisme révolutionnaire ». Pour cela, Lissitsky utilise le symbolisme mystique et populaire mais lui insuffle un contenu révolutionnaire.
En effet le schéma général de la chanson ‘Had Gadya est très simple : le monde est un monde d’oppression, où chacunE est brutaliséE par plus fortE que soi. Le chevreau représente l’opprimé parmi les oppriméEs, mais à la fin la justice divine est rétablie.
Autrement dit, pour Lissitzky : les masses populaires juives sont les opprimées parmi les oppriméEs – dans la « prison des peuples » qu’était la Russie tsariste – et la révolution communiste de 1917 rétablit la justice et incarne la Rédemption.
Le symbolisme est parfois flagrant : le coq crachant des flammes fait référence aux pogroms et l’Ange de la Mort (Malakh HaMavet) est representé avec une couronne tsariste, tandis que l’épée de la justice divine est peinte en rouge à la fin et que l’aspect messianiste ressort avec le chevreau sonnant le Shoffar.
Ainsi on voit comment une chanson populaire est réinterprétée dans un sens progressiste, et ainsi amenée à un nouveau niveau dans la culture humaine. Le peuple est le seul créateur de la culture universelle ; dans la moindre de ses expressions artistiques se lit son aspiration à la justice, son besoin de communisme.

Entrée ce lundi à 20h28. Bon Seder à toutes et tous.
Ce soir c’est le début de la fête de Pessa’h, qui est l’une des plus importantes de l’année religieuse juive – ou en tout cas celle dont le sens nous parle le plus aujourd’hui.
Car Pessa’h, c’est d’une part la commémoration – religieuse – de l’esclavage en Égypte, et d’autre part la célébration – religieuse encore – de la libération.
La Torah raconte l’histoire en Égypte de ce qui deviendra le peuple juif, vers l’an 2400 du calendrier religieux juif, c’est-à-dire vers 1350 avant l’ère chrétienne.
Ainsi dans Bereshit, il est dit que le peuple hébreu serait arrivé en Égypte sous la direction de Yossef ben Yaakov, où ce dernier serait devenu conseiller du pharaon. Puis le livre des Shemot enchaîne au moment où les juifs sont réduits en esclavage, suite au décès de Yossef.
C’est là qu’intervient l’histoire de Moshé fils de Myriam, qui a été trouvé sur le Nil par la fille de Pharaon et qui doit fuir l’Égypte après un meurtre. Après l’épisode du « buisson ardent » où D.ieu lui commande de libérer son peuple, il revient en Égypte avec son frère Aaron. Le pharaon refuse d’affranchir les juifs, et l’esclavage redouble en brutalité.
Après les dix plaies d’Égypte, le peuple juif est chassé mais poursuivi, puis traverse la mer Rouge qui s’ouvre devant lui et se referme derrière, engloutissant les chars égyptiens. Le peuple juif erre alors dans le désert jusqu’au pays de Canaan, promis à Moshé sur le Sinaï, où celui-ci reçoit les Tables de la Loi qui scellent l’Alliance entre D.ieu et le « peuple élu ».
Le nom de « Pessa’h » (פסח) lui-même vient de « passer au-dessus », puisque la plaie d’Égypte contre les premiers-nés a épargné les foyers juifs, en « passant au-dessus » des maisons marquées comme telles.
Il convient de ne pas prendre la religion pour ce qu’elle n’est pas : au 21ème siècle, on ne peut pas mettre en avant une dimension « populaire » de la religion quand on est progressiste, une dimension à laquelle il faudrait soi-disant revenir pour être « authentique » et « social ».
Cependant il est clair que la fête de Pessa’h a eu une signification dans le cœur des masses juives à travers les siècles, et qu’elle est encore perçue ainsi aujourd’hui – à tort ou à raison. Quelle est la signification populaire de Pessa’h ?
Elle est assez limpide, puisqu’il s’agit de célébrer la libération de l’esclavage.
Cette fête religieuse commémore principalement les siècles d’esclavage, avec toute la symbolique du Seder, de ses chansons et des nombreuses privations (dont tout ce qui relève du ‘Hametz).
On retrouve de plus une dimension messianique avec la place réservée au Seder à Eliyahou HaNavi, mais qui n’est pas d’origine toraïque contrairement à la fête de Pessa’h elle-même.
Le huitième – et dernier – jour de Pessa’h en « diaspora » est quant à lui réservé à la célébration de la traversée de la Mer Rouge et est dignement fêté, notamment dans les familles marocaines avec la Mimouna. C’est donc aussi la fête de la libération.
Mais pour les personnes juives du peuple, Pessa’h ne peut qu’avoir encore un goût amer. Car en vérité, quand on voit l’exploitation et l’oppression vécues aujourd’hui, sommes-nous réellement sortiEs de l’esclavage ?
À cet esclavage dont nous ne sommes jamais sortiEs, le peuple oppose sans relâche sa lutte pour la libération. Cette lutte s’exprime dans tous les actes et les pensées du peuple, même – et surtout – par des voies encore détournées, de manière encore aliénée, ou sur des chemins encore dévoyés.
Mais ce qui est sûr, c’est que la libération de l’esclavage signifie une rupture : ce n’est pas « en Égypte » que la vie peut s’améliorer, et ce n’est pas non plus en restant dans le cadre de ce système capitaliste.
Autrement dit, il faut oser « traverser la Mer Rouge » sans regarder en arrière, et il faut oser lutter pour un monde nouveau.
Pour finir, rappelons la visée universelle de libération de l’esclavage. Dans le livre des Dvarim, il est ainsi dit, suite à l’édiction de lois de « justice sociale » : « Tu te souviendras que tu as été esclave en Égypte. ».
Bonne fête de Pessa’h à toutes et tous !
De l’esclavage à la révolte, de la révolte à la libération !
Après avoir été repoussé à plusieurs reprises, le film adapté de la bande dessinée de Joann Sfar devrait sortir au cinéma le 1er juin. Difficile de savoir à quoi ressemblera le contenu du film, à part qu’il sera proche du tome 5 de la série (« Jérusalem d’Afrique »). Mais le teaser vient tout juste de sortir, le voici :
Yom est un clarinettiste français qui joue du klezmer. Associé à ses « Wonder Rabbis », il a sorti ce 18 mars un album au style très moderne, synthétisant un klezmer instrumental aux influences jazz et rock progressif.
Cet album, « With Love », s’ouvre sur un morceau qui trouve un écho étrange avec la catastrophe nucléaire de Fukushima : « Picnic in Tchernobyl ». Plongée psychédélique dans la folie absurde d’un paysage post-apocalyptique.
Pour visiter le site de Yom & The Wonder Rabbis, cliquez sur la pochette de l’album :

Joyeux anniversaire à Captain Kirk (William Shatner) et à Spock (Leonard Nimoy). Tous deux ont fêté leurs 80 ans cette semaine.
Aujourd’hui c’est Pourim ! L’occasion donc, comme chaque 14 Adar, de rendre hommage à l’une des premières femmes résistantes juives : la reine Esther.
Dans la tradition juive, Pourim est toujours un moment de Sim’ha, de déguisements, de saynètes, de crécelles (le « Ra’ashan ») – voire d’enivrement pour certains…
Traditionnellement, on mange aussi des « Oznei Haman » (« oreilles d’Haman), des pâtisseries triangulaires farcies de confiture ou de dattes.
Quant aux plus jeunes, ils se font un honneur tout particulier à se déguiser au mieux, d’après la coutume qui vient en fait d’Italie au 16ème siècle (puisque les communautés juives d’Irak, Iran, Yemen, etc. n’ont jamais eu cette tradition).
La fête de Pourim, c’est notre carnaval, mystique et populaire.
L’histoire de Pourim est elle-même une merveille de « dialectique », où chaque chose se retourne en son contraire (Mordekhai en habits royaux escorté par Haman, Haman pendu à la potence qu’il avait réservée à Mordekhai), où ce qui est caché prend tout son sens (Hadassa la juive sous le nom perse d’Esther, aucune mention dans toute la Meguilah à D.ieu alors que c’est Lui qui tire les ficelles), etc.
C’est là le sens du mot « Pour », qui veut dire le « sort » : l’histoire de Pourim est à la fois un sort et un jeu du sort. D’où les déguisements du carnaval, qui incarnent presque la dialectique de l’histoire.
Rappelons rapidement cette histoire, contenue dans la Meguilah d’Esther, qui se serait déroulée sur neuf ans.
Après avoir répudié sa femme à Shoushan (Suse en Iran), le roi de Perse A’hashverosh (sans doute Xerxès 1er) écoute Mordekhai, un sage juif, et choisit comme future reine la nièce de celui-ci, Hadassa bat Avigail. Cachant ses origines juives par prudence, Hadassa se fait appeler Esther.
Un jour, Mordekhai surprend un complot contre le roi, et prévient la reine Esther. Cela est noté dans les annales du roi, mais il y a comme de la rétention d’information.
Parallèlement, Haman, un des hommes les plus puissants de son temps, un dominant, s’indigne que Mordekhai ne se prosterne pas devant lui. Il persuade le roi A’hashverosh de faire exterminer les « Judéens » le 13 Adar (date du calendrier juif).
Cela arrive finalement aux oreilles d’Esther, via Mordekhai. D’abord réticente à dissuader le roi, elle demande préalablement à son peuple un jeûne (d’où le jeûne d’Esther, un des quatre jeûnes de l’année, qui s’est tenu vendredi).
Esther organise un banquet avec A’hashverosh et Haman, mais garde le silence. Troublé, le roi cherche le sommeil en lisant les annales, et découvre donc la déposition de Mordekhai.
Il convoque alors Haman pour demander comment récompenser cet acte, et, par suite d’un quiproquo, Haman escorte Mordekhai en habits royaux devant la foule. Haman rumine sa vengeance, et fait préparer une potence pour Mordekhai.
Lors d’un second festin, Esther dévoile son identité juive et le complot d’extermination qui vise son peuple, et démasque Haman. Celui-ci est alors pendu à la potence réservée à Mordekhai, qui est nommé vizir.
Les Juifs prennent les armes, sur autorisation du roi, et vainquent militairement le complot d’Haman. Une grande vague de réjouissances submerge alors les peuples de l’empire perse.
חג פורים שמח
‘Hag Pourim samea’h !
Gainsbourg, dernier (vrai) poète français de la période capitaliste – Contre-Informations
Il ne faut pas confondre le grotesque et le décadent. Là est la confusion que l’on fait trop souvent au sujet de Serge Gainsbourg, mort il y a 20 ans.
Son histoire est, d’une certaine manière, typique de celle d’une personne juive ashkénaze : elle commence par l’humiliation, avec le port de l’étoile jaune et le surnom de « Ginette » par des jeunes pétris de social-darwinisme. Puis, elle se termine par une victoire culturelle incomprise et culminant dans le tourbillon de l’autodestruction.
C’est cette perspective juive askhénaze qui a notamment contribué à donner naissance au punk (avec les « ancêtres » Lou Reed, Jonathan Richman, Bob Dylan, puis avec donc Joey et Tommy Ramone, Martin Rev et Alan Vega, Nancy Spungen et Malcolm McLaren, Hilly Kristal qui a fondé le CBGB…). En France, on pourrait parler de Daniel Darc, mais la figure historique est bien entendu… Serge Gainsbourg.
Serge Gainsbourg qui, sur son pianio ultra-classique de marque Steinway, avait un portrait du grand compositeur romantique Frédéric Chopin et une photographie de la figure punk par excellence, Sid Vicious…
Lorsque Jean Ferrat est mort, nous avons évalué son oeuvre comme mièvre et sans réelle valeur culturelle en particulier. Il était engagé, c’est vrai, et Gainsbourg ne l’était pas. Mais Ferrat faisait de la variété, et n’était nullement un poète, pas ne pas dire un artiste. Gainsbourg, lui, assumait la réalité dans sa chair.
Alors, logiquement, nous opposions à l’insipide Ferrat la figure de Gainsbourg, ce qui nous a valu par exemple une réaction antisémite de la part de quelqu’un… d’extrême-gauche. C’est tout un symbole de ce qu’est le fascisme, car Gainsbourg – le juif cultivé intégré à la société française (et non « absorbé » de manière formelle comme Jean Ferrat) – est totalement insupportable aux fascistes.
Inversement, il est extrêmement populaire. N’y a-t-il pas là un paradoxe ? Les fascistes aimant les décadents, et le peuple les abhorrant, ne devrait-il pas y avoir une situation inverse ?
En fait, non, pour une raison très simple, qui est la même raison justement pour laquelle l’extrême-gauche ne parle absolument pas de Gainsbourg, même pas à l’occasion des vingt ans de sa mort… Malgré l’indéniable ferveur populaire.
Cette raison est la suivante, expliquée par Mao Zedong, et qui consiste à considérer la culture comme étant en mouvement.
« A vrai dire, les œuvres du passé ne sont pas des sources, mais des cours d’eau ; elles ont été créées avec les matériaux que les auteurs anciens ou étrangers ont puisés dans la vie du peuple de leur temps et de leur pays.
Nous devons recueillir tout ce qu’il y a de bon dans l’héritage littéraire et artistique légué par le passé, assimiler d’un esprit critique ce qu’il contient d’utile et nous en servir comme d’un exemple, lorsque nous créons des œuvres en empruntant à la vie du peuple de notre temps et de notre pays les matériaux nécessaires.
Entre avoir et ne pas avoir un tel exemple, il y a une différence : la différence qui fait que l’œuvre est élégante ou brute, raffinée ou grossière, supérieure ou inférieure et que l’exécution en est aisée ou laborieuse.
C’est pourquoi nous ne devons pas rejeter l’héritage des anciens et des étrangers ni refuser de prendre leurs œuvres pour exemples, fussent-elles féodales ou bourgeoises. Mais accepter cet héritage et le prendre en exemple ne doit jamais suppléer à notre propre activité de création, que rien ne peut remplacer.
Transposer et imiter sans aucun esprit critique les œuvres anciennes et étrangères, c’est, en littérature et en art, tomber dans le dogmatisme le plus stérile et le plus nuisible. »
Quand on comprend la portée de ces lignes, on constate aisément que Serge Gainsbourg a été un authentique artiste :
- il s’est fondé sur les oeuvres du passé ;
- il a suivi l’évolution musicale, sans jamais rester statique.
Le premier point est peu connu, en raison de la fin de la carrière de Gainsbourg, qui a donné l’image d’un décadent coupé de tout. Seulement, il s’agissait seulement d’une mise en scène. D’une mise en scène grotesque, ayant en arrière-plan la culture juive ashklénaze troublée, voire brisée par la destruction des personnes juives en Europe.
Les chansons de Gainsbourg sont, en effet – c’est le principe du cours d’eau dont parlait Mao Zedong – issues des oeuvres du passé. Voici donc quelques titres de Gainsbourg, avec à côté leur source :
Lemon Incest => Etude n°3 en mi majeur Opus 10, de Frédéric Chopin
Baby alone in Babylone => Thème du 3e mouvement de la 3e symphonie, de Brahms
My Lady Heroïne => Sur un marché persan, de Albert Ketèlbey
Initials B.B. => Symphonie (n°9) du Nouveau-Monde, 1er mouvement, de Dvořák
Jane B => Prélude en mi mineur Opus 28 n°4, de Frédéric Chopin)
Ma Lou Marilou => Sonate Appassionata Opus 57, 1er mouvement, de Beethoven
Marilou sous la neige => Pomp and circumstances Opus 39 n°1, de Elgar
Poupée de cire, poupée de son => quatrième mouvement (prestissimo) de la Sonate pour piano 1 en fa mineur op.2-1 de Beethoven
La littérature est également totalement présente dans ses chansons. Voici par exemple ce qu’on pouvait lire dans l’Humanité en 1985, qui cite Gainsbourg :
Mes premières évasions je les dois aux contes : Perrault, Grimm, Andersen, puis Kipling et Fenimore Cooper. J’ai pleuré aux dernières pages du « Dernier des Mohicans ». Chez les Russes c’est Gorki que je préfère. Très hard. J’ai rencontré Rimbaud, Baudelaire et Edgar Allan Poe au moment où j’attaquais ma formation de peintre. Dans le dessin j’avais la facture de Rodin … Mais ceci est une autre histoire …
Donc, Huysmans. Chez lui j’apprécie la froideur esthétique presque inhumaine. Plus tard j’ai retrouvé cela chez Nabokov. La fin de « Lolita » …
«Ma voiture épuisée est en piteux état. La dernière étape est la plus dure. Dans l’herbe d’un fossé je mourrai, Lolita. Et tout le reste est littérature. »
Voici également une liste de livres, donnée en 1958 dans l’interview publiée avec son premier disque :
- Sur une île déserte vous emporteriez…
- « Une vieille maîtresse » de Barbey d’Aurevilly, les poésies de Catulle, « Don Quichotte » de Cervantès, « Adolphe » de Benjamin Constant, « Les Contes fantastiques » de Poe, les contes de Grimm et de Perrault.Gainsbourg était un poète bourgeois, issu de la tradition symboliste du 19ème siècle. François Mitterrand, le dernier président classique de l’histoire bourgeoise de la France, par conséquent un lettré de très haut niveau, avait bien compris cela. A la mort de Gainsbourg, il a ainsi pu dire :
« C’est notre Baudelaire, notre Apollinaire… Il éleva la chanson à la catégorie d’art. »
Ici, Mitterrand prouve sa culture titanesque. Si lui-même prétendait « changer la vie » (mot d’ordre de Rimbaud), il est issu de l’extrême-droite et il connaît parfaitement et la décadence narcissique dandy de Baudelaire, et celle nationaliste d’Apollinaire.
Rattacher Gainsbourg non pas à Rimbaud (pourtant une référence incontournable pour la gauche, y compris pour Gainsbourg) mais à Baudelaire et Apollinaire est juste, sans nul doute.
Il y a chez Gainsbourg la noirceur de Baudelaire et la frivolité d’Apollinaire. Ce qui est très fort ici est que Gainsbourg, au fond, le savait. Il considérait que la chanson était un « art mineur. » Dans sa dernière interview, il considère comme « orgueilleux » de prétendre avoir laissé une oeuvre qui restera ; il se considérait comme de bien peu d’importance par rapport à Rimbaud. Certaines oeuvres de lui seraient « pas dégueus », voilà tout.
Cette humilité est celle d’un artiste authentique. Tourmenté, il est vrai, et gangrené par la frivolité de la bourgeoisie, évidemment.
Mais il aura tenté de s’enfuir de ce carcan, par des provocations en série, des provocations non pas décadentes, mais littéralement grotesque. On devine cette dimension juive askhénaze lorsqu’on connaît sa blague : « Qui a coulé le titanic ? Iceberg, encore un juif! »
L’extrême-droite d’ailleurs le haïssait. L’auteur réactionnaire Marc-Edouard Nabe, très à la mode chez les réactionnaires aujourd’hui, avait écrit un « Serge Gainsbeurk » dans « L’Idiot International » (du 25 octobre 1989) où parlant de la mort prochaine de Gainsbourg, il expliquait dans un discours typiquement antisémite où la personne juive n’existe qu’à moitié et ne peut être « admiré » que par des ratés :
« Avec sa torve gueule de faux Soutine, il ne pouvait être pris en modèle que par les haineux de l’art, les rockers incultes et les exhibitionnistes de sensibleries. Alcoolique professionnel, simulateur, paumé, demi-chanteur, demi-mélodiste, demi-parolier, demi-provocateur, demi-incestueux, demi-barbu, demi-russe, demi-tout. »
A l’occasion de ces 20 ans, Le Figaro a publié un papier ultra-agressif, « Grandeur et décadence de Serge Gainsbourg » (18 février 2011), valant d’ailleurs à son auteur Nicolas Ungemuth une volée de bois-vert.
Rappelons justement que niveau antisémitisme, la reprise reggae de La Marseillaise (Aux armes et cætera) avait valu un article très connu dans Le Figaro Magazine (du 1er juin 1979) :
« Oh, de Lily Pons à Line Renaud, on ne compte pas les artistes lyriques ou de variétés ayant chanté La Marseillaise quand l’occasion s’en présentait. En revanche, la vomir ainsi – et je pense à un autre verbe moins châtié mais plus imagé -, la vomir ainsi par bribes éparses, jamais nous n’avions entendu cela.
Et encore, l’entendre est une chose. Mais le voir ! (…) Œil chassieux, barbe de trois jours, lippe dégoulinante, blouson savamment avachi, main au fond des poches. Bref, plus attentivement délabré, plus définitivement « crado » que jamais. (…)
Que l’on veuille bien m’excuser de dire aussi nettement les choses et de manquer peut-être à la plus élémentaire charité, mais quand je vois apparaître Serge Gainsbourg, je me sens devenir écologique. Comprenez par là que je me trouve aussitôt en état de défense contre une sorte de pollution ambiante qui me semble émaner spontanément de sa personne et de son oeuvre, comme de certains tuyaux d’échappement sous un tunnel routier. (…)
Et puis, il faut bien aborder, pour finir, l’aspect le plus délicat et qui n’est pas le moins grave de cette minable mais aussi de cette odieuse « chienlit ».
Beaucoup d’entre nous s’alarment, souvent à juste titre, de certaines résurgences, dans notre monde actuel, d’un antisémitisme que l’on était en droit de croire enseveli à jamais avec les six millions de martyrs envoyés à la mort par son incarnation la plus démoniaque.
Or, dans ce domaine de l’antisémitisme, chacun sait que, s’il y a des propagateurs, il peut y avoir aussi, hélas !, les provocateurs. (…) Il n’est évidemment pas un homme de bonne foi, qui songerait à associer cette parodie scandaleuse, même si elle est débile, de notre hymne national et le judaïsme de Gainsbourg. Mais ce ne sont pas précisément les hommes de bonne foi qui constituent les bataillons de l’antisémitisme. (…)
En dehors de la méprisable insulte au chant de notre patrie, ce mauvais coup dans le dos de ses coreligionnaires était-il vraiment le seul moyen que Serge Gainsbourg pût trouver pour relancer une carrière que l’on disait plutôt défaillante depuis quelque temps ? »
On a ici l’antisémitisme du début du 21ème siècle avant l’heure (comme avec Soral : les personnes juives provoquent l’antisémitisme, etc.). Gainsbourg aura, en raison de cette reprise, également eu à faire avec les militaires parachutistes, présents en force lors d’un concert à Strasbourg, dans un épisode connu où Gainsbourg s’en sort par une pirouette (chanter la version classique de la Marseillaise et s’enfuir avec un bras d’honneur).
Tout cela est révélateur : Gainsbourg bousculait la culture, refusait le statique, intégrant volontairement les formes nouvelles (reggae, funk…). Il était un producteur.
Gainsbourg a ainsi énormément composé, depuis les chansons jusqu’aux bandes-originales de film.
Entre un début totalement classique dans son approche de la chanson française (où ressort notamment Le Poinçonneur des Lilas), et une fin tendant au baroque le plus complet (avec la reprise hallucinée, funk et homo-érotique, de Mon légionnaire), Histoire de Melody Nelson ressort comme la construction la plus savante.
On ne sera nullement étonné que ce soit cette oeuvre qui, justement, ressemble le plus à un cours d’eau…
« Ta couleur et tes mots, tout me va
Que tu vives ici ou là-bas
Danse avec moi
Si tu crois que ta vie est là
Ce n’est pas un problème pour moi »
Il y a exactement 25 ans, le chanteur Daniel Balavoine trouvait la mort dans un accident d’hélicoptère au Mali.
Que reste-t-il aujourd’hui de Daniel Balavoine, de son œuvre ? Est-ce qu’il en reste à peu près la même chose que des années Mitterrand et de SOS Racisme, c’est-à-dire pas grand-chose ?
Non, justement. De l’œuvre de Daniel Balavoine, il reste quelque chose qui à l’époque en avait fait un chanteur à part dans la variété française, aussi bien d’un point de vue musical avec sa recherche d’un son new wave exprimant de manière juste sa sensibilité, que du point de vue de sa conception du monde.
Malgré ses limites inévitables dues aux illusions des années Mitterrand ainsi qu’à son statut d’artiste, Daniel Balavoine avait rencontré un succès immense, car sa sensibilité individuelle l’avait amené à se reconnaître dans le cri sourd du peuple dans sa longue marche pour vivre libre – sans racisme, sexisme ni exploitation.
Les chansons « Vivre ou survivre » ou bien « Tous les cris les S.O.S. » témoignent justement de cet espoir, qui se fraie un chemin à travers l’oppression. Cette dernière chanson est précisément mise en avant avec une grande justesse dans cet article de Contre-Informations, comme étant « une synthèse du besoin du communisme, bien loin de la variété d’un Ferrat ».
Quant à la chanson « L’Aziza », elle était immédiatement devenue un classique populaire de l’antiracisme des années 1980. Et bien que le clip ait vieilli, ses paroles doivent encore nous parler aujourd’hui dans une époque bien plus sombre, au-delà de certains aspects qui sonnent aujourd’hui comme un peu « paternalistes ».
« L’Aziza » trouve au final son énergie dans le vécu de Balavoine, dans son union avec Corinne, sa femme d’origine marocaine juive. Mais ce vécu particulier, c’est aussi le vécu populaire des unions mixtes, du métissage, de la romance par-delà les barrières et les frontières.
Voici le clip de cette chanson (où dès les premières images, deux enfants s’échangent une Magen David et une Khamsa), clip que nous diffusons ici car « L’Aziza » doit nous parler si l’on veut sincèrement vivre libre de tout racisme.
Judaïsme, christianisme, Islams : les mêmes racines, une seule et même logique (celle d’Aristote)
C’est une étrange ironie que « l’académicienne » Jacqueline de Romilly soit décédée le même jour que les « assises contre l’islamisation. »
En effet, ces « assises » prétendaient défendre la culture « judéo-chrétienne » face à l’Islam, et Jacqueline de Romilly était une des grandes « hellénistes », une spécialiste de la Grèce antique (bardée de tous les diplômes et de tous les titres honorifiques possibles !).
Sauf que, et justement, la culture « judéo-chrétienne » n’existerait aujourd’hui comme elle existe sans la Grèce antique… ni sans l’Islam !
Car quiconque connaît l’histoire des idées sait que le judaïsme, le christianisme et l’Islam ont tous une démarche commune, à savoir de véritablement se fonder sur les écrits d’Aristote (et dans une moindre mesure de son maître Platon).
C’est cela le véritable paradoxe, mais aussi l’escroquerie intellectuelle tant des « nationalistes » que des penseurs religieux musulmans : les premiers défendent « l’Europe » et les seconds feignent de rejeter la décadence de celle-ci, mais en réalité leurs modes de pensée ont ni plus ni moins les mêmes bases !
Et plutôt que dire : « sans l’Islam », disons : « sans (les) Islams », plus précisément, car contrairement aux thèses bourgeoises et religieuses, il y autant d’Islams que de variétés de christianisme…
Dressons ici un petit panorama historique, afin de bien cerner ce qu’il en est, et voyons comment le marxisme-léninisme-maoïsme – tel que le PCMLM le comprend – permet de se sortir de ce qui apparaît comme « incompréhensible. »
Première étape : Platon
Platon veut écrire les sages conseils de son maître Socrate, qui lui n’a jamais écrit. Mais il est dans l’ombre de deux penseurs : Héraclite et Parménide.
Selon Héraclite, on ne peut pas se baigner deux fois dans un même fleuve. Tout change tout le temps. On est, dans la logique de Platon, condamné à parler sans cesse, sans pouvoir dire vraiment des choses, donc.
Selon Parménide, tout est un, et rien ne change jamais. Cela aussi n’est pas utile pour Platon, qui une fois qu’il aurait dit ce qu’il a dit, devrait se taire.
Platon a donc combiné les deux systèmes. Le schéma pourrait être le suivant :
1
—
m
où 1 représente ce qui ne change jamais (=>Parménide) et le « m » ce qui est en mouvement et change tout le temps (=>Héraclite). Ce qui est sur notre planète change tout le temps, mais dans les cieux, il y a les « idées » : l’idée de la chaise parfaite, l’idée du mur parfait, l’idée du couteau parfait, etc.
Ce sont ces idées « pures » qui permettent de parler des choses toutes différentes sur notre planète (rappelons de plus qu’à l’époque tout est artisanal, ou presque!). Ces idées existent sans exister vraiment, dans une sorte d’au-delà.
Il est facile de voir que ce développement de la notion de « concept » universel permettant de choses particulières… va de pair avec l’affirmation d’un « 1 » suprême dans le ciel. Le monothéisme trouve sa théorie.
Chez l’égyptien Akhénaton, le monothéisme n’existait que comme tentative de centraliser les anciens et nouveaux territoires (conquis) dans un grand tout, sous une même bannière religieuse. Avec Platon par contre (dont la pensée est issu de l’Egypte), il y a un véritable justificatif théorique.
Seconde étape : Aristote
Aristote est un des plus grands penseurs historiques de l’humanité ; en fait, lui et Marx ont posé les deux seuls grands systèmes de pensée cohérents. Marx avait comme prédécesseur notamment Hegel et comme successeur notamment Mao Zedong ; Aristote avait notamment comme prédécesseur Platon et comme successeur les trois grandes religions monothéistes.
En effet, Aristote considérait qu’il était possible de parler de la science. Or, le monde des « idées » est inaccessible. Aristote a donc descendu le « 1 » de Platon, pour le mettre sur le même plan matériel que le « m. »
Mais restait alors la question de savoir pourquoi les choses sont en mouvement. Chez Platon, il y a un mouvement de haut en bas (permettant, pour les successeurs « néo-platoniciens », d’affirmer qu’on peut donc retourner en haut, ou bien rester ici et « voler » de l’énergie descendant du ciel : c’est l’origine de la « magie. »)
Mais Aristote, en mettant « 1 » et « m » sur le même plan, avait besoin d’une source d’énergie… il l’a donc tout simplement appelé le moteur. Voici le schéma conforme à la pensée « aristotélicienne » :
moteur
—
1 / m
Et qu’est-ce que le « 1 » aussi matériel que nous ? Eh bien pour Aristote, ce sont les planètes, et c’est le fondement de l’astro-logie : le mouvement des planètes est parallèle à notre mouvement, et tant les planètes que nous bougeons par l’énergie apportée par le « premier moteur » (qui n’est qu’un moteur).
Troisième étape : judaïsme, christianisme et Islam se fondent sur Aristote
Nous avons ici un moment clef très important. Lorsque le christianisme se développe depuis la Palestine vers l’Europe, les penseurs favorables à Platon et Aristote se font rejeter comme « païens », ce qu’ils étaient, sans aucun doute.
Ceux-ci se sont donc réfugiés en « Orient » et voilà que leurs études ont été totalement assimilés par les penseurs locaux, arabes, perses et juifs notamment. Par la suite, toute cette gigantesque production intellectuelle va arriver dans l’Europe et faire sortir celle-ci du Moyen-Âge. C’est grâce la pensée orientale que les textes d’Aristote reviennent en Europe!
Précisons ici quelque chose de central, toujours oublié malheureusement en France. Le judaïsme ne se résume pas à « l’ancien testament », le christianisme au « nouveau testament » et l’Islam au « Coran. » Cette vision est totalement fausse.
La base de ces religions, c’est aussi et surtout l’étroit appareil juridique écrit par des hommes et encadrant précisément l’activité religieuse. Dans le judaïsme, il y a ainsi les Talmuds et la littérature midrashique; dans le catholicisme, il y a le catéchisme de l’Eglise catholique (défini par le Vatican) ; dans l’Islam, il y a les hadiths (les actes et dires du Prophète qui sont racontés dans ces textes) et une innombrable littérature de jurisprudence qui va avec.
Voici par exemple une carte des jurisprudences principales dans l’Islam, montrant bien qu’il faut parler des islams et nullement de l’islam comme religion centralisée comme le serait le catholicisme.
Et on peut voir que les grandes figures intellectuelles à la base des questionnements religieux s’appuient tous sur Aristote. On dit ainsi du penseur juif Maïmonide (1138-1204), né à Cordoue en Espagne, qu’il a pensé en grec, prié en hébreu et écrit en arabe.
Mais cette centralité d’Aristote se retrouve dans l’Islam, avec notamment les deux figures titanesques qu’ont été Ibn Sînâ (Avicenne, 980-1037) et Ibn Rushd (Averroès, 1126-1198).
Maïmonide et Ibn Rushd appelaient al-Farabi (842-950) le « Second instituteur de l’intelligence », le premier étant… Aristote.
Le christianisme sera la dernière religion à sauter le pas, et également à approfondir sa théologie là aussi en partant d’Aristote, par l’intermédiaire du travail de Thomas d’Aquin (1228-1274).
Citons ici un historien, Georges Vajda, dans son ouvrage sur le penseur Isaac Albalag, pour asseoir cette compréhension du retard de l’Europe:
« A l’époque où nous sommes (dans le 3è tiers du XIIIè siècle), le savant chrétien dispose, en plus des Ecritures Saintes et de la documentation profane, patristique et scolastique léguée par le XIIè, d’un nombre considérable de versions latines d’Aristote, d’Avicenne, d’Averroès et de Maïmonide, ainsi que d’autres Grecs et Arabes.
Le savant juif, lui, surtout s’il sait l’arabe, ce qui est encore assez souvent le cas, peut travailler, outre la Bible et la littérature rabbinique, sur presque toute la documentation gréco-arabe qui comprend aussi des textes que son homologue chrétien n’aura pas la possibilité de consulter, car ils ne seront traduits que beaucoup plus tard.
Ce que la littérature en langue latine offrait en plus n’avait pas, pour le philosophe juif, un grand intérêt, puisqu’il en possédait à peu près l’équivalent dans sa propre tradition religieuse. »
Quatrième étape : la construction intellectuelle religieuse à partir d’Aristote
Comme nous sommes des disciples de Karl Marx, regardons en quoi consiste le point commun de ces religions. Ne revenons pas sur Aristote, dont nous avons déjà précisé la pensée relativement en détail, mais regardons la construction intellectuelle religieuse.
Ce qu’il faut voir, c’est que le judaïsme et l’Islam, mais également le christianisme, se veulent une forme de sagesse au quotidien. Aristote est, pour ces trois religions, considérés en quelque sorte comme un ancêtre !
Voici ce qu’écrit Ibn Rushd (Averroès):
« Ce qui sera conforme à la vérité, nous le recevrons d’eux (les Grecs) avec joie et reconnaissance; ce qui ne sera pas conforme à la vérité nous le signalerons pour qu’on s’en garde, tout en les excusant. »
La construction intellectuelle religieuse est donc la suivante : Dieu relève de la métaphysique, sa nature est totalement inaccessible et les écrits sont des dogmes. C’est le « premier moteur. »
Néanmoins, à côté de cela, l’existence humaine (= le « m ») obéit à des principes qui sont dérivés du premier moteur, par l’intermédiaire du « 1. » La religion doit donc établir des principes stricts concernant la pensée et les actes, légiférer sur la vie quotidienne, etc.
La pénitence des chrétiens ou le djihad de l’Islam ont le même sens : il s’agit d’organiser sa propre vie par rapport aux lois divines. Les religions sont des philosophies, des idéologies.
Mais c’est également de ce « 1 » présent sans être présent qui a donné naissance aux « anges », aux « signes », à la présence divine qui se manifesterait ici et là, etc.
Cinquième étape : religions et nations
Suite au développement du féodalisme et avec les débuts du capitalisme, la nation commence à émerger dans les pays européens. Le christianisme implose et donne naissance aux variétés chrétiennes nationales, le plus souvent protestantes.
Le parcours de l’Islam est très similaire, puisqu’il prend systématiquement une forme nationale. L’Islam du Bangladesh n’a rien à voir avec celui d’Arabie Saoudite, car un mystique itinérant fumant du haschich est très éloigné du rigorisme saoudien.
Mais alors pourquoi les « assises contre l’islamisation » et toute la propagande impérialiste sur la question islamique depuis le 11 septembre 2001 ?
Pour la simple raison que l’Islam, ou plutôt les islams contemporains, sont des créations nouvelles. Leurs penseurs viennent des universités impérialistes. Le Pakistan est un projet né dans les universités d’Angleterre ; les islamistes afghans ont été appuyés par les USA contre l’URSS.
L’histoire des penseurs musulmans du 20ème siècle ne se laisse aucunement comprendre si on ne voit pas l’influence majeure des pensées réactionnaires européennes sur eux (notamment Schopenhauer et Kierkegaard, Nietzsche et Heidegger, Deleuze, Derrida et Foucault).
Le penseur musulman Tariq Ramadan bien connu en France est… né à Genève, en Suisse, où il a fait ses études. Il a fait un doctorat… sur Nietzsche !
Ismail al-Faruqi a étudié aux USA, tout comme Hossein Nasr, Akbar Ahmed, Feisal Abdul Rauf…
Syed Zafarul Hasan et Muhammad Iqbal ont étudié en Allemagne et en Angleterre ; Muhammad Hamidullah avait étudié en Allemagne et en France…
Ali Shariati, l’idéologue de la révolution iranienne de 1979, avait étudié en France… C’est lui qui avait traduit en persan les « Damnés de la Terre » de Frantz Fanon ainsi que le gros pavé illisible qu’est « L’être et le néant » de Sartre !
Là, on peut aisément comprendre pourquoi l’impérialisme ne rentre pas en contradiction avec ces penseurs. Si l’impérialisme parle de « l’Islam », c’est qu’il veut qu’on s’y intéresse comme étant la seule idéologie « contestataire. » On aurait d’un côté la « modernité » impérialiste, de l’autre le « fondamentalisme » révolutionnaire.
L’islam serait « révolutionnaire », serait l’idéologie des « dépossédés » dont le but est de ne plus « boire du Coca-Cola. »
Conclusion : les classiques MLM contre le « postmodernisme »
1.Il y a donc d’un côté la science MLM, de l’autre l’anticapitalisme romantique qui part en défense des « dépossédés. »
Cet anticapitalisme romantique est « postmoderne » et se pose comme un fondamentalisme, un romantisme : son idéal est dans le passé. Cet anti-capitalisme romantique ne dérange pas l’impérialisme ; il en est le pendant.
2.L’islam « radical » n’a ainsi pas de base sociale réelle, mais est une importation par en haut, par des penseurs ouvertement influencés par des penseurs européens de l’époque impérialiste.
En ce sens, les « assises contre l’islamisation » ne visent pas à tant à contrer leur prétendu « ennemi »… qu’à contribuer à sa fabrication.
Il n’y a en effet pas un seul Islam, mais une foule d’islams divisés selon des questions théologiques et juridiques, sans parler des congrégations. Et l’Islam même pris abstraitement comme concept n’est pas du tout en contradiction avec le judaïsme et le christianisme…
3.Il ne faut donc pas être dupe de cette logique culturelle impérialiste. Penseurs radicaux islamiques, « identitaires » européens et critiques de « l’islamophobie » font tous partie d’un même moule impérialiste, et se fondent tous sur un « Islam » sans aucune base réelle.
Les religions sont nées à l’époque féodale, à cette époque elles étaient en partie culture, en partie idéologie dominante.
Le second aspect disparaît au fur et à mesure que la féodalité disparaît dans le monde, alors que le premier vient s’ajouter à la culture historique, s’intégrant au patrimoine de l’humanité de manière universaliste, depuis les films indiens universalistes de Bollywood, produits par une industrie où est très présente des personnes de culture musulmane, jusqu’aux révolutionnaires démocratiques universalistes du Maghreb!
Derrière la critique de « l’Islam » il y a donc la critique du communisme en tant que proposition d’un autre mode de vie, en tant que philosophie exigeante de la vie quotidienne, comme nous l’avions déjà remarqué en 2006 avec « l’affaire Redeker. »
L’obsession (en positif ou en négatif) sur l’Islam est improductif; il faut dépasser Aristote, toutes les religions et la pensée bourgeoise en général… La culture… La morale… c’est le communisme, c’est le PCMLM!
Dans les grandes métropoles américaines, aussi bien sur la côte Ouest que sur la côte Est, les communautés juives mettent un point d’honneur à perpétuer une tradition « ancestrale » à Noël : aller au cinéma et manger au restaurant chinois !
Au-delà du dilemme entre aller au cinéma d’abord ou aller manger chinois d’abord (ce qui dépend des coutumes locales suivant les quartiers ou les villes), cette « tradition » en dit long sur le rapport des personnes juives à la culture américaine dominante.
En effet, il y a ici un élément de compréhension sur comment l’immigration juive s’est intégrée culturellement aux USA : Christmas est une fête nationale donc il convient de « marquer le coup », mais sans toutefois se nier et s’effacer.
Cette « tradition » juive américaine est certainement vieille de plusieurs dizaines d’années, puisque l’humoriste Jerry Seinfeld y faisait déjà référence au début des années 1990 comme étant une coutume établie et connue même de personnes non-juives.
Mais pourquoi le restaurant chinois, au juste ? Déjà parce que ces restaurants sont souvent ouverts à Noël puisqu’ils ne célèbrent pas cette fête.
Sans doute aussi qu’il s’agit, par la nourriture d’une autre minorité nationale, de contourner un certain « blocage » concernant les plats traditionnels dominants, considérés comme encore moins Kasher que la cuisine chinois, qui est assez souvent végétarienne voire végétalienne.
C’est le même ressort culturel qui fait que, ici en France, des personnes ne mangeant pas Kasher se refusent catégoriquement à goûter au cadavre de cochon.
Enfin, il faut également savoir que cela fait certainement depuis les années 1950 que les communautés juives des métropoles américaines sont très friandes de cuisine chinoise.
Pourquoi ? Difficile à expliquer, mais sans doute que les juifs américains se sentent plus « chez eux » dans une autre minorité nationale plutôt que dans la culture américaine dominée par les standards « White Anglo-Saxon Protestant » (WASP). Il peut exister le même phénomène en France… mais c’est une autre histoire !
Nous mettons ici en lien le clip d’une chanson sortie il y a 3 ans, et qui a connu un relatif succès sur Internet : « Chinese Food On Christmas ». La chanson vaut ce qu’elle vaut, mais on y retrouve en tout cas un certain humour aigre-doux… typiquement juif américain.
Quelle soirée, hier soir au stade Gerland de Lyon ! Comme annoncé, Hapoel Tel Aviv venait en France affronter l’OL en poules de Champions’ League. Les Rouges d’Hapoel Tel Aviv de retour en France, donc, pour la première fois depuis novembre 2006 et ses pogroms autour du Parc des Princes…
L’enjeu était simple : après la victoire écrasante d’Hapoel T"A au Bloomfield contre le Benfica, les « Adoumim » avaient une petite chance d’accrocher la 3ème place de la poule B de Champions’ League, synonyme de relégation en Europa League… mais synonyme tout de même de compétition européenne.
Pour cela, il fallait absolument que le Benfica Lisbonne perde à domicile contre Schalke 04… et surtout qu’Hapoel Tel Aviv vienne l’emporter à Lyon ! Coup de chance totalement improbable ? Certainement…
Sauf que voilà, Hapoel Tel Aviv nous a habituéEs aux miracles inespérés et aux retournements de situations magistraux. Et justement, c’est exactement ce qu’il s’est passé hier soir à Lyon… jusqu’à la 88ème minute.
Non seulement Schalke 04 est allé battre le Benfica à Lisbonne, mais de plus à Lyon, la victoire semblait acquise aux Rouges dès la 68ème minute : après un premier but de Lyon à la 62ème, Hapoel a égalisé à la 63ème par Sahar, et même pris l’avantage à la 68ème par un magnifique retourné acrobatique de Zahavi – qui récite aussitôt le Shema sur le terrain…
À ce moment là, Hapoel T"A était 3ème de son groupe, notamment grâce à son flamboyant gardien de but, le nigérian Enyeama. Et la vérité, c’est que Gerland a tremblé !
Mais à la 88ème minute, Lyon a égalisé, anéantissant les espoirs des « Adoumim » de croiser en Europa League… le PSG ?
Bref, tout le monde a voulu y croire jusqu’au bout – malheureusement en vain. Et la communauté de Lyon également, venue en masse à Gerland alors que des places pour le match se vendaient… jusqu’à la sortie des synas !
Sans parler bien entendu de la belle mobilisation de l’équipe antiraciste d’Hapoel Lyon, qui a eu la chance de rencontrer Hap T"A avant le match, ainsi que celle du club Maccabi Villeurbanne.
Mais voilà, que pouvait-on espérer par un froid pareil alors qu’en Israel il y a en ce moment même un Khamsin terrible, avec notamment l’incendie que l’on connaît autour de ‘Haifa ?
Et surtout, au-delà de notre mauvaise foi à la hauteur de la déception, il faut imaginer ce qu’aurait été la fin de soirée pour les personnes juives venues au stade, si seulement Hapoel Tel Aviv l’avait emporté…
Dommage pour cette fois, donc. Mais que cela ne nous empêche pas, après une si belle soirée, de clamer : Yallah Hapoel ! 'Am Hapoel 'Hai !
