Aujourd’hui 18 novembre 2011, c’est « l’année » d’Abraham Serfaty, militant historique de la gauche marocaine. Nous reproduisons ici l’article publié par Hapoel le lendemain de son décès.
Quand on connaît la situation actuelle au Maroc, on ne prend pas beaucoup de risques en disant que, au cours des années 2010, le Maroc va devenir une « poudrière ».
Une poudrière où les rébellions populaires vont se multiplier, où le régime de Mohammed VI va réprimer les peuples marocain et sahraoui ainsi que les minorités imazighen, où la concurrence entre la France et les USA va devenir de plus en plus intense.
Le peuple marocain en lutte doit impérativement rencontrer en France la solidarité qu’il mérite, d’autant plus que chaque avancée révolutionnaire au Maroc ne sera pas seulement une défaite de l’impérialisme français, ni seulement une avancée pour la révolution arabe en général… mais aussi un progrès pour la conscience révolutionnaire en France !
À chacune de ses avancées, la révolution marocaine aura un écho certain en France même : elle laminera les positions des islamistes au sein des masses populaires arabes de France, elle fera tomber les murs entre les minorités nationales juive et arabe, elle contribuera à l’unité populaire pour la libération totale… ici en France !
Voilà pourquoi il est indispensable de faire vivre la solidarité avec le mouvement révolutionnaire marocain, qui fait actuellement face avec une détermination absolue aux tortures, à la prison et aux assassinats.
Le mouvement révolutionnaire marocain puise ses racines dans ce qu’on a appelé au Maroc les « années de plombs », c’est-à-dire dans la grande agitation révolutionnaire qui a secoué le régime fasciste de Hassan II dans les années 1970, en s’inspirant elle-même de la révolution culturelle en Chine populaire.
Seulement aujourd’hui, il s’agit de dépasser les années 1970, et pour cela les révolutionnaires du Maroc analysent méthodiquement et critiquent systématiquement l’expérience des années de plomb.
L’une des bases de leur identité politique, justement, est la critique féroce de la trahison des principales organisations révolutionnaires des années 1970, qui sont devenues dès 1979 des forces « néo-révisionnistes » vivant sur le prestige immense de leurs martyrs passés.
C’est précisément sur cette base (leur attitude est-elle réellement antagoniste, réellement révolutionnaire ?) qu’il faut critiquer des gens comme Abraham Serfaty, et d’ailleurs il était critiqué de son vivant autant par les maoïstes du Maroc que par ceux de France.
De son vivant, oui, car Abraham Serfaty est décédé hier à Marrakech, à l’âge de 84 ans, marquant ainsi la fin d’une époque… et le début d’une autre.
Qui était Abraham Serfaty ?
Né en 1926 dans une famille juive originaire de Tanger, Abraham Serfaty adhère en 1944 à l’âge de 18 ans aux jeunesses communistes marocaines. Puis il va faire ses études en France de 1945 à 1949, où il adhère au PCF.
De retour au Maroc, il entre au Parti Communiste Marocain, qui lutte contre l’impérialisme français et pour l’indépendance. Pour ses activités anti-coloniales, Abraham Serfaty est assigné à résidence de 1950 à 1956.
Au lendemain de la pseudo-indépendance, il entre au gouvernement dans le cabinet du ministère de l’économie, où il oriente la politique minière du Maroc. À partir de 1960, au début du règne de Hassan II, il est haut cadre de l’Office Chérifien des Phosphates, mais il se fait limoger après avoir soutenu la grève des mineurs à Khouribga.
En 1968, le Parti Communiste Marocain devient le Parti de la Libération et du Socialisme, ce qui scelle définitivement son tournant « révisionniste », c’est-à-dire contre-révolutionnaire et pro-soviétique.
Abraham Serfaty quitte donc ce parti en 1970 et fonde l’organisation maoïste Ilal Amam (« en avant ») avec Abdellatif Laâbi (dirigeant de l’excellente revue « Souffles ») et Raymond Benhaïm. C’est l’acte de naissance du « MMLM » des années 1970, le mouvement marxiste-léniniste marocain.
En janvier 1972, Abraham Serfaty est arrêté pour ses activités révolutionnaires et est sauvagement torturé, mais est libéré sous la pression des masses populaires. En mars, il passe à la clandestinité avec Abdellatif Zeroual – un des grands martyrs de la révolution marocaine.
Mais en 1974, Serfaty et Zeroual sont de nouveau arrêtés : Zeroual est assassiné en prison par ses bourreaux, et Serfaty sera jugé en 1977 avec presque 150 révolutionnaires – dont la grande martyre Saïda Menebhi.
Abraham Serfaty fait partie des 5 inculpés qui sont condamnés à la perpétuité à la prison centrale de Kenitra, notamment pour son soutien à la libération nationale sahraouie et au Front Polisario. En prison, il épousera Christine Daure, qu’il avait rencontrée en clandestinité.
Après 17 ans d’enfermement et grâce à une campagne internationale en sa faveur, Abraham Serfaty est libéré de prison en septembre 1991 et ausitôt exilé en France.
Deux mois après la mort de Hassan II, il est autorisé en septembre 2000 à revenir au Maroc. Serfaty est aussitôt nommé conseiller à l’Office National de Recherches et d’Exploitations Pétrolières (Onarep).
À ce moment là, il est clair qu’Abraham Serfaty a définitivement rompu avec la révolution, qu’il s’est fait tromper par Mohammed VI… ou plutôt qu’il a bien voulu être trompé. Bref, Serfaty a été atteint par les « balles enrobées de miel », après avoir accompagné en prison le tournant néo-révisionniste du MMLM.
Que reste-t-il alors de l’héritage d’Abraham Serfaty ?
Pour Hapoel, il reste la figure d’un révolutionnaire juif-arabe, qui a fait la révolution dans son pays le Maroc, qui a analysé précisément la minorité marocaine juive, et qui a exprimé sa solidarité avec le reste de la nation arabe – en particulier avec le peuple palestinien sous occupation sioniste.
Dans l’identité des gens qui ont donné naissance à Hapoel, la figure d’Abraham Serfaty occupait une place très importante, et il n’est pas difficile de comprendre pourquoi. Mais il n’y a jamais eu d’illusion à propos des perspectives qu’il représentait.
On trouve dans les archives internationales des marxistes-léninistes-maoïstes une liste de documents d’Abraham Serfaty de son époque révolutionnaire.
Les contradictions de l’ennemi et la perspective révolutionnaire au Maroc (avec Abdellatif Zeroual)
Le judaïsme marocain et le sionisme
Le devoir des juifs marocains (1967)
Salut aux Afro-américains ! (1969)
Révolution en Afrique et direction du prolétariat (1970)
Lumumba vivant (1971)
La francophonie contre le développement
Obscurantisme néo-colonial et acrobaties bourgeoises
Dictature et démocratie (1971)
La révolution marocaine vit et se bat, avec à sa tête la Voie Démocratique Basiste (an-Nahj ad-Dimoukrati al-Qaidi). Vive la VDB, sa lutte, ses martyrs !
