Archives de août, 2011

Shavua Tov – שבוע טוב

Shabbat Shalom – שבת שלום

Entrée vendredi à 20h27, sortie samedi à 21h34.

Partisans Île-de-France, un nouveau groupe de l’Action Antifasciste

Un nouveau groupe de l’Action Antifasciste vient de voir le jour en Île-de-France : Partisans IDF. Il est issu de nos camarades et amis des Red Lions 94, qui annoncent donc leur dissolution dans un communiqué à retrouver à la suite de cette brève présentation.

Rien que ce communiqué de dissolution des RL94 est une contribution de premier ordre à ce que doit être l’antifascisme aujourd’hui en France, dans la région parisienne ou ailleurs. Un bilan clair et lucide de l’expérience vécue, des critères scientifiques pour une évaluation scientifique, un esprit enthousiaste et offensif : la détermination des Red Lions 94 – et désormais de Partisans – doit devenir un modèle pour toute personne antifasciste qui désire s’engager, aller quelque part, et savoir comment y aller, sur quelles bases et avec quels critères.

Apprendre de l’expérience des Red Lions. Faire sienne la démarche de Partisans.
Juif antifasciste, juive antifasciste : passe le mot et engage-toi !

Partisans, un nouveau groupe antifasciste en Ile-de-France !

Partisans est un nouveau groupe antifasciste. Il est né du regroupement entre des personnes qui formaient les Red Lions 94 avec des personnes proches du groupe mais qui ne pouvaient pas s’y retrouver totalement ainsi que d’autres antifas de la région parisienne.

Partisans rejoint le réseau Action Antifasciste, cela signifie que notre horizon est la construction d’un front culturel et populaire pour vaincre la progression de la barbarie issue de la décomposition du système capitaliste en crise : le fascisme.

Inconditionnellement féministe, plus que jamais écologiste et résolument moderne, Partisans est un groupe d’activistes agissant en Ile-de-France.

Notre but n’est pas de grossir en tant que groupe mais plutôt de participer à un foisonnement d’initiatives, de projets et d’actions !

Face à la crise et la barbarie du capitalisme, ne reste pas seulE, monte ton groupe autonome, rejoins l’Action Antifasciste!

Vive la résistance de la culture métissée et populaire !

Partisans, été 2011.

Communiqué de dissolution des Red Lions 94

Les RL94 fusionnent avec d’autres antifas et créent Partisans, un groupe de l’Action Antifasciste en Ile-de-France !

Il y a presque 3 ans que nous avons lancé les Red Lions 94 et aujourd’hui nous avons décidé de passer un cap. L’existence des Red Lions 94 a été une expérience très importante à nos yeux, et a
marqué une étape décisive dans le renouveau de l’antifascisme en France. Pour continuer d’avancer, nous pensons qu’il est aujourd’hui nécessaire de rejoindrece nouveau groupe.

Les RL94 vont donc fusionner avec d’autres personnes dans une démarche un peu plus large, tant culturellement que géographiquement. Le groupe Partisans, sera plus ouvert, et permettra on l’espère de lancer une nouvelle dynamique dans le développement de l’antifascisme en Ile-de-France !

Lorsque les RL94 se sont constitués, le but était de se développer localement, de poser la question de l’antifascisme dans la réalité concrète de la partie sud du 94, notre secteur.

Il faut bien le dire, la tâche était compliquée. D’abord parce que pour beaucoup de jeunes dans le 94, le fascisme « n’existe pas » ou alors il ne fait pas peur, les personnes niant sa force destructrice.

D’une certaine manière cela n’est pas totalement absurde, car il n’y a pas eu d’implantation fasciste structurée dans le 94 sud. Seul les identitaires ont essayé d’avancer, aux portes de Paris,
avec quelques stickers ou pochoirs à Ivry ou au Kremlin-Bîcetre, mais ils ont vite fait demi-tour (soit dans Paris, soit en grande banlieue).

Le MDI de Kemi Seba à sûrement eu une certaine influence sur des personnes dans le secteur, mais cela n’a jamais pris d’ampleur véritable et s’est effondré en même temps que Kemi Seba lui même.

L’autre difficulté à laquelle nous avons été confrontés, c’est la méfiance absolue qui règne dans la jeunesse populaire pour tout ce qui est politique, militant, tout ce qui apparaît encore comme « trop engagé ».

Enfin, il faut ajouter à tout cela le fait que nous devions partir de presque zéro, car l’antifascisme n’existait quasiment pas en région parisienne, à part dans une forme folklorique/tribale de totalement coupé de la réalité des masses populaires.

Lorsque l’on prend en compte tous ces éléments, notre bilan est plutôt positif. Bien sûr, nous aurions pu mieux faire, c’est évident. Et surtout nous avons commis un certain nombre
d’erreurs, comme le fait d’avoir été parfois trop sectaires sur certains sujets ou au contraire trop laxistes et opportunistes sur d’autres. Mais dans l’ensemble nous avons tout de même réussi un certain nombre de choses importantes :

- Même si cela n’a jamais débouché sur autre chose que de la sympathie, nous avons toujours eu un accueil positif et encourageant de la part des personnes qui nous intéressaient
(jeunes banlieusardEs issuEs de milieu populaires et au style progressiste) tout en étant rejetés par celles que l’on aimait pas (banlieusardEs élitistes, identitaires et/ou à l’attitude « anti-bolosse »)

- Nous avons développé une bonne connaissance de notre réalité locale et adapté notre style de travail

- Nous avons eu des centaines de lecteurs et lectrices pour notre blog et des échanges intéressants.

- Le terrain est balisé dans le 94, ce qui rend une implantation fasciste très difficile, bien que les valeurs fascistes percent encore comme ailleurs.

- Nous avons réussi à faire exister la proposition stratégique antifasciste dans le 94 sud. Il ne sera pas possible de faire de l’antifascisme ici sans prendre en compte le travail des RL94.

L’autre réussite des Red Lions 94, c’est d’avoir participé au développement du réseau Action Antifasciste, et c’est cela qui aura de l’importance dans les prochaines années.

Car l’Action Antifasciste, c’est un nouveau style de travail, c’est une culture moderne, populaire et métissée. L’existence du réseau Action Antifasciste signifie une élévation du niveau dans la
compréhension de ce qu’est le fascisme. Avant nous, les « antifa » en France se battaient contre « l’extrême droite » et tentaient d’éviter qu’elle « gangrène » la société.

Aujourd’hui être antifasciste, cela signifie construire une unité populaire autour de valeurs progressistes et démocratiques, mettre en avant une culture et un style de vie progressiste. Mais c’est aussi comprendre qu’il faut combattre le fascisme sur notre propre terrain c’est à dire le terrain révolutionnaire. Car le fascisme se présente comme une forme révolutionnaire et c’est comme cela qu’il progresse dans les masses, car il apparaît comme étant une perspective de changement concret et radical de la société.

Seulement, le fascisme n’est pas révolutionnaire car il a pour objectif de bloquer la révolution en enfermant les questions sociales derrière la question nationale. Nous par contre, nous
voulons vraiment la révolution ! Voilà la différence entre nous et les fascistes, et cette différence détermine tout le reste : nous
voulons une société nouvelle, qui aille de l’avant et dans laquelle chacune et chacun aura sa place, dans une mouvement de fusion, de métissage des cultures.

Les fascistes veulent l’inverse. Ils ont peur de l’avenir, alors ils se replient dans le passé, dans les « identités » et mettent en avant la question nationale, conception totalement dépassée en France qui barre la route à toute perspective de progrès.

Mais cela est vain ! Le fascisme vit ses dernières heures et sera enfoui sous les cendres de la vieille société capitaliste !

Aidons le à sombrer, ne laissons pas de place à la barbarie !

Aucun compromis avec le racisme, l’antisémitisme, le sexisme, l’homophobie, le mépris des « faibles », la destruction de la planète et le massacre des animaux !

Rejoins-nous, monte ton groupes autonomes,

Que vive l’Action Antifasciste !
Que se développe le style moderne et progressiste !
Que vive l’offensive de la culture métissée et populaire !

Les Red Lions 94, été 2011.

Shavua Tov – שבוע טוב

Shabbat Shalom – שבת שלום

Entrée vendredi à 20h41, sortie samedi à 21h50.

Jean-Michel Larqué fait dans l’antisémitisme ordinaire français

On avait déjà l’habitude des commentaires de Thierry Roland, qui faisait dans le chauvinisme le plus franchouillard et dans le racisme gratuit tout azimut – contre les personnes chinoises, coréennes, tunisiennes, portugaises, roumaines, etc.

Désormais c’est son collègue Jean-Michel Larqué qui le rejoint dans l’expression banale et ordinaire du racisme à la française. Ainsi, la semaine dernière, Larqué a pu faire dans son émission sur la radio RMC une tirade antisémite, le plus tranquillement du monde.

Commentant le probable départ de Samir Nasri de l’équipe d’Arsenal vers Manchester City, celui-ci a trouvé une explication simple et convaincante : c’est encore les juifs. Voici la retranscription des propos qu’il a tenus sur les ondes les plus écoutées de tous les « footix » de France :

« Je me rappelle toujours d’une réflexion d’Arsène Wenger, qui résume un petit peu quand même la philosophie du board d’Arsenal.

Il m’a dit le jour où j’ai vu que le board d’Arsenal, qui est plutôt de confession juive… [Un correspondant qui sent venir la suite lui fait remarquer qu'en fait non...]

À cette époque il l’était [juif] donc, et qu’ils se sont mis autour d’une table avec les représentants d’Emirates. Il m’a dit : « J’ai tout compris, j’ai compris ce jour-là qu’il y avait une chose importante pour le board d’Arsenal. C’était l’argent. »

Et aujourd’hui l’argument selon lequel Nasri vaudrait zéro livres, c’est insupportable. »

Et c’est tout. Pas d’autre affirmation, juste deux mots d’excuse arrachés en fin d’émission à un Jean-Michel Larqué étonné qu’on puisse le soupçonner d’antisémitisme. Pourtant il faudrait expliquer : quel intérêt de mentionner d’hypothétiques origines juives pour justifier… un transfert de footballeur ?

Quel rapport ici entre les juifs et « l’argent », alors que l’ensemble du foot professionnel est un immense champ d’investissements pour les capitalistes – en même temps qu’un puissant vecteur culturel des valeurs les plus capitalistes, les plus patriarcales et les plus tribales ?

On n’en saura pas plus, à part « l’évidence » réactionnaire française selon laquelle, quand on est « de confession juive », notre « philosophie » c’est « l’argent ». Pas d’explications non plus sur la radio juive RCJ, où Jean-Michel Larqué était interrogé hier.

En fait ce n’est pas compliqué : les préjugés antisémites se suffisent à eux-mêmes, leur simple évocation est comprise immédiatement, sans besoin de justification élaborée. Les juifs et l’argent, quoi de plus banal sur une radio comme RMC où les racistes ne se sont jamais gênés ?

Pourtant il y a des choses importantes à saisir dans cette histoire, qui concernent la culture française.

Le point principal, qu’Hapoel a déjà expliqué plusieurs fois, c’est que la culture française dominante est un reflet de ce qu’a été très longtemps la réalité française, c’est-à-dire l’hégémonie sociale, culturelle et politique de la petite propriété privée.

En France les campagnes ont été plus longtemps qu’ailleurs sous la domination des petits propriétaires fonciers, de même que dans les villes les petits commerçants ont exercé une certaine hégémonie sur les masses issues de l’exode rural.

De là découle la culture française du petit propriétaire. Conservatisme, car rien ne doit venir troubler le fragile équilibre du petit-bourgeois qui voudrait se croire éternellement à l’abri de la crise capitaliste et de la ruine.

Silence, non-dit, hypocrisie, car rien ne doit « dépasser » ou « faire des vagues » chez les notables. Esprit délateur qui va avec, car il faut bien protéger l’ordre social contre les éléments « étrangers » qui « s’infiltrent » (et Jean-Michel Larqué donne un exemple très parlant de cet esprit délateur, en ciblant la direction d’Arsenal comme étant « de confession juive »).

Préjugés racistes, évidemment. Dépolitisation et appel au « bon sens », comme il se doit en France. Tradition, ritualisation et théâtralisation, jusqu’à l’autocaricature consciente (comme le duo formé par Thierry Roland et Jean-Michel « toutafé thierry » Larqué).

Et par dessus tout, stabilité et immobilisme. C’est là un point essentiel : la culture réactionnaire qui domine en France a un poids énorme, écrasant, car elle provient du « centre de la société » (selon le concept théorisé par l’Action Antifasciste en Allemagne).

Ainsi quand Jean-Michel Larqué fait sa sortie antisémite, quand Thierry Roland déballe son racisme comme un forcené, quand tous les commentateurs sportifs appuient le nationalisme en permanence… ils se font l’écho d’une culture réactionnaire écrasante, à laquelle on ne peut pas échapper au quotidien.

Et cette culture réactionnaire a en France l’hégémonie absolue, qui impose l’ombre et le silence à toutes ses minorités, aux femmes du peuple étouffées par l’hypocrisie, à la classe ouvrière qui ne peut tolérer le non-dit. L’ambiance est au moisi, à l’immobilisme, mais un immobilisme prêt à prendre les devants pour défendre ce qu’il croit être éternel.

Dans cette France fantasmée de la petite propriété privée, il n’y a pas de place, il ne saurait y avoir de place pour les minorités nationales – à part dans un assimilationnisme de style « Empire français ». Le racisme ordinaire est une immense base de mobilisation pour la démagogie fasciste de demain – en brutale contradiction avec la réalité métissée du peuple en France.

Par conséquent, quand on veut se défendre contre le racisme, les préjugés et l’injustice, il ne peut pas non plus y avoir de place pour la conciliation avec la culture dominante. Si l’on veut un antifascisme qui ait un écho profond, cet antifascisme doit nécessairement se placer comme antagonique avec la culture réactionnaire française.

Antiracisme, antisexisme, anticapitalisme, refus des institutions et des traditions, ouverture aux animaux et à la planète, mise en avant de la rébellion et de la sincérité : il n’y a pas d’autre possibilité si l’on veut ouvrir une voie vers la libération en France.

Et l’hallucinante servilité des sionistes institutionnels (CRIF, Consistoire…) comme des « sionistes » identitaires (LDJ et consorts) envers la culture française dominante est bien la preuve qu’ils ne veulent pas d’une minorité nationale juive réellement émancipée.

Shavua Tov – שבוע טוב

Shabbat Na’hamou – שבת נחמו

Entrée vendredi à 20h54, sortie samedi à 22h04.

Tisha Be’Av

Aucun roman ne doit être plus long que Guerre et Paix. Même Guerre et Paix est trop long. Si la Bible se composait de dix-huit volumes, il y a beau temps qu’on l’aurait oubliée.
Mais pourtant, le Talmud a trente-six volumes, et les juifs ne l’ont pas oublié…
Les juifs se souviennent trop. C’est là notre malheur.

Entretien avec Isaac Bashevis Singer.

Shavua Tov – שבוע טוב

Shabbat ‘Hazon – שבת חזון

Entrée vendredi à 21h05, sortie samedi à 22h18.

Présentation de la pensée de Zeev Sternhell

Cette présentation essentielle est issue d’une brochure « Antifascisme » où l’on trouvera une présentation de nombreux auteurs associée à leurs (différentes) analyses du fascisme (George Mosse, Charles Patterson, Georgi Dimitrov, Kurt Gossweiler, Antonio Gramsci, Mao Zedong, George Jackson, Ibrahim Kaypakkaya, Zeev Sternhell, Moishe Postone, etc.). On peut retrouver ce document ici.

Comprendre Sternhell est indispensable pour avoir une conception juste et lucide du fascisme tel qu’il se développe aujourd’hui en France, et espérer contrecarrer les projets fascistes à la Marine Le Pen. Le fascisme en France a été et sera un fascisme français.

Présentation

Zeev Sternhell, né en 1935, est un universitaire israélien né en Pologne. Il est connu en France pour avoir été le seul historien institutionnel à considérer que le fascisme a existé en France. Sternhell considère même que l’idéologie fasciste est née en France dans la seconde moitié du 19ème siècle, avant d’être adoptée dans d’autres pays, notamment en Italie.

La France comme laboratoire idéologique du fascisme

A l’opposé de l’interprétation de Gramsci, Sternhell considère que le fascisme est une idéologie extrêmement cohérente, qui s’est développée lentement et synthétise plusieurs courants d’idées. Historien universitaire, Sternhell a étudié la France de la fin du 19ème siècle, notamment l’oeuvre de Maurice Barrès, le principal intellectuel d’extrême-droite avec Charles Maurras. Barrès critiquait le « déracinement », la perte des valeurs nationales, identitaires, et a développé ainsi une critique « de droite » du capitalisme. Sternhell a de cette manière constaté que les conceptions du fascisme italien provenaient de France. Sternhell s’intéresse principalement à l’histoire des idées ; il analyse très peu les classes sociales ; ce qui l’intéresse, c’est l’idéologie. De là, il affirme que :

« Si l’Allemagne est la patrie de l’orthodoxie marxiste, la France est le laboratoire où se forgent les synthèses originales du XXème siècle.

C’est là que se livrent les premières batailles qui mettent aux prises le système libéral avec ses adversaires ; c’est en France que se fait cette première suture de nationalisme et de radicalisme social que fut le boulangisme ; c’est la France qui engendre aussi bien les premiers mouvements de masse de droite que ce premier gauchisme que représentent Hervé ou Lagardelle, gauchisme qui conduira finalement ses adeptes aux portes du fascisme. »

(Zeev Sternhell, « La droite révolutionnaire : les origines françaises du fascisme, 1885-1914 »)

Pour Sternhell en effet, le fascisme est le fruit d’un refus du marxisme par une partie de la gauche française. A la fin du 19ème siècle le courant syndicaliste révolutionnaire est très puissant en France, il domine la CGT et s’oppose à la social-démocratie. Rejetant le marxisme qu’ils assimilent au réformisme social-démocrate, les syndicalistes révolutionnaires vont chercher d’autres voies. Est alors élaboré par Georges Sorel (1847- 1922) le principe de la « grève générale » qui sert de mythe mobilisateur, avec la « violence créatrice » des masses organisées en syndicats.

« Le syndicat : tout l’avenir du socialisme réside dans le développement autonome des syndicats ouvriers. »

(Georges Sorel, Matériaux pour une théorie du prolétariat)

Mais les masses restant rétives au projet syndicaliste révolutionnaire, la déception amène l’adhésion massive à l’idéologie nationaliste. C’est en quelque sorte un retour à l’idéologie de Proudhon soutenu par Napoléon III, et la mise en avant du corporatisme : la société est divisée en corporations, le tout chapeauté par l’Etat. Les royalistes de l’Action française s’empresseront de reprendre cette idée, expliquant que le royalisme c’est « l’anarchie plus un » : le roi au milieu des corporations maintient la cohésion sociale. Et cela explique aussi pourquoi en 1914, les syndicalistes révolutionnaires s’engageront massivement dans l’Union sacrée, jusqu’à Emile Pouget qui expliquait avant celle-ci les valeurs du sabotage contre le capitalisme.

Comme le dit Sternhell :

« Incontestablement, certains syndicalistes révolutionnaires se considèrent comme une aristocratie nouvelle menant à la guerre – la guerre sociale – l’immense armée des prolétaires.

Comme Sorel et Berth, les autres théoriciens de ce syndicalisme subissent aussi l’influence de Nietzsche. Ils accueillent avec faveur son mépris de la mentalité bourgeoise et n’hésitent pas à faire un révolutionnaire de son surhomme.

Son concept de l’élite, l’importance qu’il attache à la violence, à l’héroïsme, au dynamisme et à la foi, à l’activisme en somme, vont fortement modifier le marxisme jusque-là professé par les syndicalistes. Dès lors, ceux-ci vont mettre l’accent sur la puissance créatrice de l’individu et sa capacité de changer le cours de l’histoire.

L’élan révolutionnaire devient ainsi fonction de foi et non plus conscience de l’évolution historique. Voilà pourquoi la rencontre avec l’Action française ne sera pas fortuite, mais le résultat d’une conception très proche du politique et des forces historiques. »

(Zeev Sternhell, « Ni droite ni gauche : l’idéologie fasciste en France »)

Le fascisme comme « refus de la vie commode »

Dans la logique de Sternhell, le fascisme est une idéologie quasi mystique, un idéalisme « anti- bourgeois », une version « révolutionnaire », anti-matérialiste. Le « refus de la vie commode » mis en avant par Mussolini est en quelque sorte une tentative de dépasser le pourrissement des institutions pour éviter que le dépassement ne soit fait par les marxistes. Le fascisme forme une nouvelle élite, aux valeurs de combat, capable de restaurer les valeurs, de créer des institutions nouvelles, s’exprimant par la guerre vue comme une « hygiène de vie. »

Sternhell analyse précisément cette idéologie qu’est le fascisme :

« Le sens de l’urgence d’une renaissance physique de la nation est alors extrêmement vif. Cette idolâtrie du sport et de l’activité physique, la vénération de la vie en plein air, mais aussi de la vie en groupe et de l’esprit d’équipe, permettent de creuser un fossé quasiment charnel entre la société libérale et bourgeoise, sédentaire, conformiste et individualiste, et le nouveau monde fasciste, viril, puissant, fondé sur l’exaltation de ces valeurs collectives par excellence que sont la nation et la race. « Une nation est une, exactement comme est une l’équipe sportive » écrit Brasillach… »

(Zeev Sternhell, « Ni droite ni gauche : l’idéologie fasciste en France »)

Mais l’historien souligne également de manière très nette l’aspect anti-matérialiste du fascisme. Le fascisme se pose comme anti- marxisme, comme anti-matérialisme ; pour lui la solution est dans l’idéalisme, dans le fait de transcender son être tel un aristocrate pour servir le grand tout qu’est la nation. Selon Sternhell, l’idéologie fasciste n’aurait pas pu naître de cette manière s’il n’y avait pas eu des syndicalistes révolutionnaires pour affirmer que le marxisme était faux, qu’il prétendait expliquer tout alors que ce n’était pas possible. Le fascisme se fonde sur une critique du marxisme faite au sein de la gauche.

« Les divers courants de la psychanalyse, les disciples et les vulgarisateurs de Freud ont abondamment développé les découvertes du maître pour en conclure l’impuissance de l’homme à changer son propre sort ou le cours de l’histoire. Selon eux, la condition humaine est fixée pour l’éternité par les impulsions de l’inconscient.

L’oeuvre de Le Bon [auteur de Psychologie des foules], de Tarde, de Freud, de Jung, favorise grandement la percée d’une pensée politique anti-intellectualiste, anti-rationaliste et déterministe.

Que Freud se doit lui-même défini comme conservateur n’est pas fortuit ; qu’il fut finalement très proche d’un Walras, d’un Pareto ou d’un Mosca n’est pas une coïncidence inexplicable.

Et ce n’est pas non plus l’effet du hasard si les Origines de la France contemporaine [de Taine] présentent des ressemblances avec Psychologie collective et analyse du moi [de Freud].

Toute cette convergence d’idées tient de l’essence d’une même idéologie marquée par la crainte de la foule, de la vile populace et des forces obscures mises à jour par la démocratie. »

(Zeev Sternhell, « Maurice Barrès et le nationalisme français »)

Le fascisme c’est donc le rejet de la démocratie en tant que telle : Sternhell n’est jamais ouvertement clair à ce sujet, mais il est évident de ce qu’il explique que le fascisme se combat par un front populaire. Et il est évident ici que ce front populaire doit avoir des valeurs antifascistes, c’est-à-dire anti-aristocratiques, anti-élitistes.

C’est seulement en France qu’existe cette image « progressiste » ou « créatrice » de Nietzsche, véhiculée par des philosophes français. En Allemagne comme dans tous les autres pays, Nietzsche a toujours été compris comme un ultra-conservateur élitiste, haïssant le peuple et appelant à la naissance des surhommes.

Le philosophe allemand de la fin du 19ème siècle (donc de la même époque que Marx) est ainsi presque un modèle pour comprendre les valeurs du fascisme :

« Son dégoût [à Nietzsche] de la réalité, de la société moderne et du progrès technique l’amènent, à la fin de sa vie, non seulement à dénoncer la civilisation de son temps, mais à souhaiter sa ruine et à annoncer l’avènement d’un âge nouveau, héroïque et viril.

Le nouveau type d’homme vivra dangereusement et sera fait pour dominer. L’humanité selon Nietzsche se divise en vile multitude et en élite : chacune de ces deux catégories remplit une fonction différente et a une morale différente.

L’élitisme nieztschéen n’est pas un phénomène isolé : il se rencontre avec l’élitisme de Renan et de Taine, avec les conceptions sociales de Dostoïevsky, ou encore avec l’élitisme que Mosca, Pareto et l’école italienne de sociologie politique ont érigé en un véritable système de gouvernement.

[...]

Bien sûr, la philosophie de Nietzsche n’a souvent que peu de chose à voir avec la légende nietzschéenne, ou même avec le nietzschéisme élémentaire qui se répand alors bien au-delà du cercle des lecteurs attentifs, dans la plupart des cas d’ailleurs dans un sens totalement opposé à celui que Nietzsche lui-même donnait à ses intentions.

C’est pourtant ce nietzschéisme là qui influencera si profondément la jeune génération européenne de la fin du siècle. C’est ce nietzschéisme qui, avec le message de Dostoïevsky dont le nationalisme russe rappelle parfaitement le pangermanisme de Treitschke et dont la haine de la civilisation scientifique et industrielle et du rationalisme occidental est soeur de la haine de Nietzsche, formera cette synthèse curieuse et qui devrait être plus tard terriblement explosive.

En condamnant le positivisme, cette synthèse ne s’attaque plus seulement à certaines structures sociales ou à la nature des institutions politiques, mais aussi à la civilisation occidentale en soi, considérée comme radicalement viciée. »

(Zeev Sternhell : « Maurice Barrès et le nationalisme français »)

Toute cette évolution explique paradoxalement pourquoi en France le fascisme a eu du mal à se développer, tout en conservant des bastions.

« Il convient de mentionner le niveau intellectuel tout à fait exceptionnel de la littérature et de la pensée fascistes [en France]. L’oeuvre de Gentile mis à part, il n’existe nulle part en Europe d’idéologie fasciste de qualité comparable. Il importe ensuite de souligner que, parallèlement à l’aspect mystique et irrationnel, romantique et émotionnel, le fascisme français s’est donné aussi une dimension planiste, technocratique et « manageriale », serait-on tenté de dire. Cet aspect essentiel, et souvent méconnu, du fascisme provient de la crise du socialisme d’alors, elle-même résultat de l’impuissance de la pensée marxiste à répondre au défi que présente la crise du capitalisme.

Plus qu’ailleurs, c’est en France que fleurissent toutes les chapelles du fascisme, tous les clans et groupuscules possibles et imaginables.

Ce foisonnement de tendances et d’écoles est certes pour beaucoup dans l’impuissance politique du fascisme français. Mais il atteste aussi de sa richesse idéologique et de son potentiel. L’imprégnation fasciste dans ce pays fut bien plus profonde et les milieux touchés bien plus nombreux qu’on ne l’imagine ou qu’on ne le reconnaît d’ordinaire. »

(Zeev Sternhell, Ni droite ni gauche : l’idéologie fasciste en France).