George Mosse et la culture « völkisch »
George Mosse (1918 – 1999) était un historien américain d’origine allemande juive, qui a mené ses travaux sur les origines idéologiques du national-socialisme et sur l’antisémitisme. Ce texte est extrait de la présentation qui lui est consacrée dans la brochure « Antifascisme », disponible en PDF.
La culture a joué un énorme rôle dans le triomphe du fascisme, cela se voit particulièrement si l’on compare les pays où il a triomphé avec les pays où il a, à l’opposé, été écrasé. Mosse a particulièrement étudié la culture « völkisch », le terme « Volk » signifiant « peuple » en langue allemande et le suffixe « isch » marquant l’adjectif.
« Völkisch » ne signife donc pas « populaire », mais en quelque sorte relevant du peuple, issu du peuple ; en pratique il s’agit d’un mélange de folklore, de mysticisme et d’idéologie. Le folklore a su garder une place majeure dans les sociétés germanophones, et l’idéologie völkisch tente d’intégrer celui-ci dans une véritable vision du monde mêlant le corps et « l’esprit ».
Selon les théoriciens völkisch, la nature de l’âme d’un peuple est déterminée par son paysage d’origine, qui a façonné son ethnie. Les Juifs sont ainsi vus comme venant du désert et par conséquent superficiels, « secs », sans « profondeur » ni « créativité », alors que les Allemands seraient naturellement liés aux forêts sombres et brumeuses, donnant un esprit profond, « mystérieux ».
Pour certains théoriciens nazis, on retrouve l’image du jour sacré et du soleil chez tous les « Aryens », car ils viennent du grand Nord où le jour se fait attendre quasiment toute l’année en raison de la nuit polaire. Pareillement, selon le philosophe Heidegger, les Allemands ont pris le relais des Grecs et sont le peuple « métaphysique » par excellence : il faut (soi-disant) être et penser en allemand pour « être » vraiment.
Mosse a bien vu que cette culture völkisch, en Allemagne et en Autriche (et ce par ailleurs jusqu’à aujourd’hui), a un caractère de masse ; elle forme un courant idéologique clairement présent parallèlement à la culture folklorique.
On retrouve par ailleurs le même genre de conceptions chez Rudolf Steiner, un des grands « penseurs » mystiques de cette période et créateur de l’anthroposophie, ou encore chez les « théosophes ».
En Allemagne, le mouvement autonome (antifasciste) a longtemps travaillé cette problématique du « milieu [ou centre] de la société », ces valeurs diffuses « socialement acceptables » et contrôlées par les fascistes. Dans cette perspective similaire de travail sur la culture, Mosse repère toute la littérature allemande du 19ème siècle particulièrement marquée par un antisémitisme forcené.
« L’évolution de ce sentiment, ainsi que le changement dans la façon de percevoir la nature du Juif, apparaissaient avec éclat dans la littérature populaire. L’expression la plus célèbre de ce stéréotype apparaît dans « Débit et crédit » de Freytag (1855).
Veitel Itzig incarnait toutes les qualités associées au Juif par la pensée « völkisch ». Celui-ci était laid, avare et dépourvu de toute humanité. Être déraciné, il gravissait impitoyablement les échelons de la réussite par des procédés déloyaux. Face à Itzig se trouvait l’apprenti allemand qui conservait sa droiture en se frayant son chemin dans le monde et dont l’enracinement était démontré par son honnêteté et son sens des responsabilités. »
(Les racines intellectuelles du Troisième Reich)
Mosse a bien compris que le message antisémite des nazis avait eu un terreau fertile profitant de dizaines d’années de propagande, voire même des siècles avec l’antisémitisme religieux du christianisme. Le « meurtre rituel » est un thème revenant souvent dans la propagande antisémite en Allemagne et en Autriche ; l’antisémitisme a de fait toujours été présent et la culture völkisch ne fait que généraliser culturellement un préjugé déjà là.
« La déshumanisation du Juif est peut-être l’un des développements les plus importants dans l’évolution de l’idéologie « völkisch ». [...] On se demandait si, le Juif étant dépourvu d’une âme véritable, il pouvait être considéré comme un être humain. [...]
C’est ainsi que, dans toute une série de romans populaires, les personnages juifs étaient dépourvus de toute qualité humaine et subissaient un sort misérable, victimes de leurs pulsions égocentriques pour le pouvoir. La personnification du mal dans le Juif à travers ses caractéristiques profondes fut renforcée par l’accent mis sur son apparence extérieure. La race, après tout, était un critère absolu. Les propriétés physiques du Juif furent donc opposées à l’idéal de beauté germanique ; une silhouette tordue, corpulente, avide et sensuelle, reposant sur des jambes courtes, et, bien sûr, le « nez juif », étaient comparés à la silhouette esthétiquement proportionnée de l’homme nordique.
Certes, de tels stéréotypes existaient depuis les XVIème et XVIIème siècles, mais à l’époque ils n’étaient pas aussi déterminants. Au cours des siècles précédents, le Juif était encore représenté comme un personnage comique, quoique grotesque. Dans l’image que mettait en avant la pensée « völkisch », il menaçait de maintenir les Allemands en servitude. »
(Les racines intellectuelles du Troisième Reich)





