« Mémoires d’un anarchiste juif »
L’autodéfense juive est un mouvement qui prend racine en Europe de l’Est à la fin du 19ème siècle et au début du 20ème. Face aux pogroms, des juifs défendent les leurs l’arme à la main.
Dès le début, la gauche juive impulsera ou investira le mouvement d’autodéfense, que ce soient les bolcheviks, les anarchistes, les bundistes ou les sionistes de gauche.
Ainsi Samuel Schwarzbard (ou Sholem Schwartzbard) était un révolutionnaire ukrainien juif, d’obédience anarchiste, qui a participé à l’autodéfense juive et à la justice contre les antisémites.
C’est lui qui, en 1926, avait abattu à Paris le chef nationaliste ukrainien Simon Petlioura, responsable d’immenses pogroms antisémites pendant la guerre civile qui a suivi la révolution de 1917 en Russie.
Sorti victorieux de son procès bien qu’il ait publiquement revendiqué avoir assassiné le pogromiste-en-chef Petlioura, il décédera en 1938 en Afrique du Sud.
Entretemps, Samuel Schwarzbard avait écrit ses mémoires en 1934, intitulées « In’m Loyd Fun Yorn » (« Au fil des ans » en yiddish). Seulement cette autobiographie n’avait jamais été traduite en français depuis ce temps.
Un manque qui est aujourd’hui comblé, puisque les Éditions Syllepse l’ont traduite et publiée, sous le titre « Mémoires d’un anarchiste juif ». Toutes les informations par ici.
Nous relayons ici la présentation du livre, puis dans la suite on retrouve une biographie de Schwarzbard inspirée par des anarchistes de l’Action Antifasciste.

22 janvier 2010 : Stepan Bandera, héros leader de l’indépendance ukrainienne auquel on attribue la responsabilité du massacre de milliers de Juifs durant la Deuxième guerre mondiale, est élevé à la dignité de « Héros de l’Ukraine » à titre posthume par le président Viktor Iouchtchenko.
27 mai 2006 : des cérémonies à la mémoire du Général Simon Petlioura sont organisées par l’État ukrainien en plein Paris avec un dépôt de gerbe au cimetière du Montparnasse, là où il est enterré, mais aussi sur la tombe du Soldat inconnu à l’occasion du 80ème anniversaire de son assassinat par Samuel Schwarzbard.
Les tentatives de réhabiliter les responsables des pogromes qui frappèrent les Juifs, notamment en Ukraine, se multiplient dans une relative indifférence. Les mémoires inédites de Samuel Schwarzbard invitent plus que jamais à revenir sur cette page d’histoire pour mieux lutter contre le retour de ce révisionnisme au service du nationalisme.
Témoin et acteur des grands cataclysmes du début du 20ème siècle, enfant miséreux du Yiddishland, Samuel Schwarzbard a dix-neuf ans lors de la révolution de 1905, presque trente quand il s’engage dans l’armée française sans renier son internationalisme, et quelques années de plus lorsqu’il file vers la Russie à l’aube de la révolution des soviets. Anarchiste au sein de la Garde rouge, il combat sans relâche les ennemis de la Révolution.
Parfait héritier du judaïsme prophétique le plus radical, il est convaincu qu’il faut lutter sur un double front : la révolution sociale partout où cela est possible et l’autodéfense juive. De retour en France, il entre dans l’Histoire en assassinant Simon Petlioura, responsable des massacres qui ont ensanglanté les communautés juives d’Ukraine. Son procès devient celui des pogromes et enflamme l’opinion mondiale.
Ses écrits, traduits et rassemblés pour la première fois à partir d’archives dispersées à travers le monde, évoquent de façon saisissante, à la manière d’une épopée, la boucherie des tranchées, le souffle qui parcourut l’Ukraine libertaire, les tentatives d’y construire une société nouvelle et le destin d’un homme hors du commun.

Le saviez-vous ?
Sholem Schwartzbard (1886 – 1938) était un révolutionnaire et poète juif ukrainien, qui a pris part au mouvement pour l’autodéfense juive.
Né en Bessarabie en 1886, sa famille est contrainte de fuir, suite à l’interdiciton faite aux juifs de vivre en zone frontalière, par décision du Tsar. La famille s’installe alors dans la ville de Balta où Sholem grandit. En 1900, il devient apprenti horloger.
Au cours de cette période, il rejoint un groupe communiste juif nommé « Funk », relié à l’Iskra (« l’étincelle »), journal communiste russe dirigé par Lénine, Martov et Plékhanov. Plateformiste convaincu, Schwartzbard prend part à la révolution russe de 1905.
Il participe aussi à l’auto-défense des Juifs de Balta, ce qui lui vaudra trois mois de prison pour « provocation au pogrom ». En 1906, il s’enfuit de Bessarabie vers l’ouest, il part pour Tchernivtsi, Lviv, et arrive finalement à Vienne.
En 1909, il prend part aux côtés d’anarchistes à une action d’expropriation d’une banque à Vienne, pour laquelle il est condamné aux travaux forcés. Après quatre mois de détention, Schwartzbard s’enfuit et prend part à un nouveau braquage, cette fois-ci dans un restaurant de Budapest.
Schwartzbard est arrêté et expulsé de l’Empire austro-hongrois. Il s’installe à Paris en 1910, il n’est alors agé que de 24 ans. Il travaille dans une horlogerie, à l’atelier de réparation.
Inquiété par la police en raison de son activisme, il s’engage avec son frère dans la Légion étrangère au début de la Première Guerre mondiale. En mars 1916, lors d’une patrouille, il est gravement blessé par une grenade : ses poumons sont perforés et son bras gauche est hors d’usage. Il reçoit la Croix de guerre.
En août 1917, Schwartzbard est démobilisé et, le mois suivant, il part avec sa femme en Russie. Sur le bateau français qui le ramène en Russie, il est arrêté pour agitation communiste et livré aux autorités tsaristes.
Schwartzbard s’évade et rejoint Pétrograd, où il s’engage comme garde rouge, puis est affecté dans un bataillon spécial de la Tchéka envoyé en Ukraine. Suite à la Révolution d’Octobre 1917, la guerre civile fait alors rage.
En 1919, Schwartzbard est responsable, dans l’Armée Rouge, d’une brigade spéciale de cavalerie juive avec 90 hommes dans le sud de l’Ukraine. Équipé d’un canon et de munitions fournies par l’armée rouge, son groupe se bat durant deux ans contre les armées austro-hongroise, allemande, celles du nationaliste Petlioura et des celle des Blancs de Dénikine.
Durant la guerre révolutionnaire, Schwartzbard perd 15 membres de sa famille dans les pogroms en Ukraine, tandis que son frère est expulsé de France pour « agitation et propagande communistes ».
En 1920, déçu par certains camarades – communiste ou anarchistes – en Ukraine, il retourne à Paris et ouvre un atelier de réparation d’horloges. Il continue ici ses activités politiques, apparaissant comme un membre actif du mouvement ouvrier juif de France.
Plus tard, il rejoint un groupe anarchiste et fait la connaissance de militants qui avaient émigré de Russie et d’Ukraine : Voline, Alexander Berkman, Emma Goldman, Nestor Makhno, Piotr Archinov…
Schwartzbard devient aussi un membre de l’Union des Citoyens Ukrainiens, et obtient la nationalité française en 1925. Il adopte un jeune orphelin juif ukrainien.
En 1926, Schwartzbard apprend que le dirigeant nationaliste ukrainien Simon Petlioura vit à Paris.
Durant la guerre civile en Ukraine, les troupes nationalistes, alliées de la France, ont été coupables de pogroms ayant fait 100 000 morts parmi les populations juives et tziganes – dont les parents de Schwartzbard…
Certain de reconnaître Petlioura grâce à une photo parue dans l’encyclopédie Larousse, Schwartzbard s’approche le 25 mai 1926 d’un homme qui emprunte la rue Racine, près du boulevard Saint-Michel.
Schwartzbard interpelle l’homme en Ukrainien : « Êtes-vous Petlioura ? ». Petlioura lève sa canne, prêt à frapper, mais Schwartzbard sort un revolver et tire. Cinq balles frappent Petlioura alors qu’il est debout, deux autres alors qu’il s’est effondré, au huitième coup l’arme s’enraye.
À l’arrivée de la police, celui qui sera connu comme le « Nokem » (« vengeur ») déclare : « J’ai tué un fameux assassin. »
À son procès, Schwartzbard est défendu par Henry Torrès, avocat de renom qui a précédemment défendu d’autres anarchistes, et qui représente également le consulat soviétique en France. Torrès a recueilli 80 témoignages de veuves survivantes des pogroms ukrainiens.
Au cours du procès, les services spéciaux allemands présentent Schwartzbard comme un agent du Guépéou soviétique (GPU). Les journaux antisémites (Action Française, L’Intransigeant, L’Écho de Paris…) véhiculent cette campagne, qui tombe à point nommé pour une justice française cherchant à innocenter le pogromiste-en-chef Petlioura.
À l’issue de son procès (débuté le 18 octobre 1927), Schwartzbard est déclaré non coupable par le jury populaire, bien qu’il ait clairement revendiqué l’assassinat de Petlioura.
Libéré de prison le 26 octobre 1927, Schwartzbard s’est par la suite consacré à la lutte contre l’antisémitisme et a contribué à la formation de la Ligue Internationale Contre l’Antisémitisme (LICA).
Après s’être vu refuser l’entrée en Palestine britannique, Schwartzbard émigre en Afrique du Sud en 1937, afin de rassembler des fonds pour la création d’une encyclopédie en yiddish.
Le révolutionnaire consacra également une partie de sa vie à la poésie. Toutes ses œuvres sont écrites en yiddish, souvent sous le pseudonyme de « Bal HaKhaloymes » (le maître des rêves ?). Il publie son autobiographie en 1934.
Il décède d’une crise cardiaque le 3 mars 1938, au Cap. Sa dépouille sera transférée en Israel, et Sholem Schwartzbard repose depuis 1967 au Moshav Avihayil.





