La Ronda, un jeu populaire marocain

Le saviez-vous ?

La Ronda ou Rounda est un jeu de cartes très populaire au Maroc, si ce n’est le plus populaire, et qui est donc aussi répandu parmi les familles marocaines d’origine juive.

1. D’où vient la Ronda ?

Il est assez difficile de savoir où et quand est née la Ronda.

A-t-elle été introduite par le colonisateur espagnol au début du 20ème siècle ? Ou bien plus tôt par l’exil des populations juives puis arabes « morisques » d’Espagne ? Ou encore est-ce un jeu d’origine arabe qui a été joué avec les cartes espagnoles quand elles ont été introduites ?

Certaines sources affirment que c’est la deuxième hypothèse qui est correcte, et celle-ci n’est d’ailleurs pas farfelue, mais la première est peut-être plus vraisemblable.

En effet, bien qu’il existe des termes arabes pour les règles du jeu, ce sont bien plus souvent les termes espagnols / castillans qui sont utilisés, notamment dans les familles juives qui ont été exilées (et dont les usages ont donc été « figés »).

De plus, la Ronda est extrêmement populaire au Nord du Maroc, dans une ceinture qui va de Tanger et Tétouan jusqu’à Oujda en passant par les colonies espagnoles de Ceuta et Melilla. Or le Nord du Maroc et le Rif ont été colonisés par l’État espagnol.

Aussi faut-il savoir que la Ronda est très proche dans la forme du jeu espagnol de l’Escoba (ou Quinta), ainsi que du jeu italien de la Scopa (avec des cartes italiennes) : c’est principalement le système de comptage des points qui diffère.

Cela n’est pas réellement un argument contre l’hypothèse de l’importation morisque de la Ronda, mais quand on sait qu’il existe en Tunisie et dans l’Est algérien la Chkobba / Chkouba, qui est proche de la Scopa italienne et qui se joue avec des cartes italiennes, on se dit qu’il est possible que la Ronda a été importée au Maroc par le commerce avec l’Espagne, comme la Chkobba l’a été en Tunisie avec les migrants d’Italie.

2. Avec quoi se joue la Ronda ?

Tout d’abord, avec un jeu de 40 cartes espagnoles. Les cartes espagnoles se comptent de 1 à 12, avec les 10, 11 et 12 qui sont incarnés par un valet, un cavalier et un roi. Avec quatre couleurs, cela fait 48 cartes.

Pour avoir un jeu de Ronda, il faut enlever les 8 et les 9 : on passe donc directement de 7 à 10 (cela a son importance pour la Ronda !).

Les cartes espagnoles se répartissent en quatre couleurs : Oros (ou Dhab ou Dinar en arabe : les pièces d’or ou deniers), Copas (la coupe), Esapadas (ou Chbada en arabe : les épées), et Bastos (ou Khal en arabe : les bâtons).

Les cartes espagnoles ressemblent aux cartes italiennes, et leur signification est d’ailleurs intéressante : Oros pour la bourgeoisie, Copas pour le clergé, Espadas pour la noblesse, et Bastos pour la paysannerie.

Les cartes espagnoles affirment donc l’existence de classes sociales… mais pour mieux nier les luttes de classes dans la féodalité ! Que chaque classe sociale reste à sa place !

Puis à part les cartes, il faut aussi des joueurs et des joueuses !

On peut jouer à deux, trois, quatre (= deux couples) ou six (= trois couples), qui sont les diviseurs de 12, d’après ce calcul rapide : (40-4)/3=12. Attention ! Les seuils de points à la fin de chaque tour changent, suivant qu’on joue à 2 ou 4, ou bien à 3 ou 6.

Justement, pour compter les scores il faut des jetons (de 1, 5 et 10 points), ou bien, comme cela se faisait… des pois chiches (crus !) pour les points et autre chose pour les 5 points.

Et enfin, particulièrement pour la cas fréquent où l’on joue à deux contre deux, il faut s’armer de beaucoup d’acharnement… et d’une bonne dose de mauvaise foi !

3. Comment se joue la Ronda ?

La Ronda se joue tour à tour, le but étant de « ramasser » le plus de cartes sur le tapis en formant des couples avec les cartes qu’on a dans la main, et d’arriver donc le plus vite à un certain nombre de points. Il existe des points qui proviennent des cartes qu’on a ramassées, et des points qui s’obtiennent au cours de chaque manche, suivant certaines règles.

Il existe un certain nombre de variantes de Ronda, suivant de là où on vient au Maroc, et les mots consacrés durant le jeu peuvent aussi varier, avec diverses combinaisons entre l’espagnol, l’arabe et le français. Nous allons donc expliquer uniquement la Ronda à quatre joueurs, qui est la plus fréquente, mais surtout celle avec le meilleur rapport amusement / mauvaise foi / durée de jeu.

On se place à quatre autour d’une table, et les équipes sont formées des personnes se faisant face. À chaque manche, la personne qui mélange les paquet et qui donne les cartes change.

Au premier tour de chaque manche, on distribue trois cartes à chaque personne, et on pose quatre cartes découvertes sur la table. S’il y a des répétitions parmi ces dernières cartes, on les change en les replaçant au milieu du paquet de cartes.

Voici le fonctionnement de base du jeu : au tour à tour, chacunE pose une carte sur la table. Si cette carte est déjà sur la table, la personne ramasse toutes les cartes qui la suivent dans l’ordre des numéros. Sinon notre carte vient s’ajouter à celles qui sont sur la table.

Par exemple s’il y a sur la table les cartes 5 – 6 – 7 – 10 et que l’on pose un 6, notre équipe ramassera 6 – 7 – 10. Mais si l’on pose un 2, il reste sur la table.

Quand les trois cartes de la main sont épuisées, on redistribue trois cartes à chacunE (sans rien ajouter sur la table), et cela jusqu’à la fin du talon de cartes. On comprend donc bien que la Ronda est un jeu où il vaut mieux avoir une bonne mémoire des cartes qui sont déjà passées.

La manche s’arrête après cette dernière main, la personne qui distribue doit annoncer qu’il n’y a plus de cartes, celles qui restent sur la table à la fin vont à l’équipe qui a fait le dernier pli, et on procède au décompte de points.

Chaque équipe compte le nombre de cartes qu’elle a ramassées, et prend un point par carte au-delà du seuil des 20 cartes (sachant qu’il y a 40 cartes). Par exemple si une équipe a ramassé 17 cartes, l’autre équipe doit en avoir 23, et cette dernière obtient 3 points.

Le but du jeu est d’arriver les premiers à 41 points. Mais 41 points, cela fait 21 + 20, et de fait on reverse les jetons ou les pois chiches une fois arrivés à l’étape intermédiaire des 21 points. Il faut donc obtenir 21 points, puis à nouveau 20 points.

Voilà les règles de base de la Ronda.

Aux points que l’on gagne à la fin de chaque manche, s’ajoutent les points que l’on gagne durant les phases de jeu.

Quand on ne joue pas en équipes, on peut prendre ces points là en échangeant les cartes qu’on a déjà ramassées : soit une personne donne une carte de son tas à une autre, soit tout le monde donne une carte à une certaine personne, etc.

Le problème est qu’au début de chaque manche, on n’a pas ramassé de cartes. De plus, cela suppose que l’on encaisse ces points uniquement à la fin de la manche lorsque l’on compte les cartes, et que l’on ne peut pas gagner en plein milieu du jeu : cela enlève du piquant à la Ronda.

Mieux vaut donc se baser sur des jetons ou des pois chiches que l’on gagne au fur et à mesure, ce qui est aussi certainement moins compliqué quand on joue en équipes…

Comme première occasion de gagner des points, il y a la « Ronda », c’est-à-dire quand on a deux fois la même carte dans sa main. La Ronda s’annonce aussitôt les cartes distribuées, et donne droit à 1 point. S’il y a plusieurs Rondas, les points sont mis en balance jusqu’à la fin de la main, et c’est la Ronda la plus forte qui emporte tous les points. S’il y a égalité, chaque équipe remporte ses points propres.

Dans le même esprit, il existe aussi la Tringla, qui correspond à trois fois la même carte dans sa main. La Tringla fait gagner 5 points, avec les mêmes règles en cas de plusieurs Tringlas, et surtout supériorité de la Tringla sur la Ronda : si quelqu’unE a Tringla et quelqu’unE d’autre une Ronda, la Tringla prend 6 points dès le début.

Quand une personne lève toutes les cartes qui sont sur la table, on dit qu’elle a fait Missa, et son équipe gagne 1 points. Cela peut arriver quand il n’y a qu’une carte sur la table, ou bien quand il y a une suite.

Et enfin, la dernière règle qui est sans doute la plus amusante en pratique : la règle de la Caida ou du « Tapé » (ou encore Bouah’d en arabe). Les points de la Caida se cumulent avec ceux de la Missa : on peut donc faire « Tapé Missa » ou bien « Bouah’d ouMissa ouJouj » en arabe (= Caida et Missa et 2 points).

Ainsi quand quelqu’unE pose une carte sur la table sans rien ramasser, et que la personne suivante dans le tour de jeu a la même carte dans sa main, elle peut « taper » en ramassant immédiatement la nouvelle carte : son équipe gagne alors 1 point.

Mais attention ! Si le joueur suivant / la joueuse suivante a la même carte, elle peut encore « taper », et faire gagner 5 points à son équipe. En arabe, on dit B’khamsa, pour les 5 points gagnés.

Mais attention attention ! Si la dernière personne dans le tour a encore la même carte (cela arrive vraiment !!!), elle « sur-tape » et elle obtient 10 points, ainsi que la haine éternelle de l’équipe adverse.

Voilà en gros quelles sont les règles de la Ronda à quatre joueurs / joueuses. Mais la règle d’or est bien entendu de garder son sang-froid !