Georges Perec : sa vie, mode d’emploi
Le vieux monde produit une vieille culture, et des expressions artistiques qui vont avec. Une de ces tendances culturelles consiste en le formalisme.
Le formalisme, cela signifie d’accorder de l’importance principalement à la forme et non au contenu, que ce soit en défendant des formes artistiques anciennes et académiques, ou bien au contraire en créant de toutes pièces des formes qui s’imaginent innovantes.
À l’inverse, une œuvre artistique au contenu réaliste et révolutionnaire doit trouver une forme pour dire la réalité : ni une forme « ancienne », ni une forme « nouvelle », mais simplement une forme vivante et appropriée.
Pourtant dans certains cas, l’aspect principal peut être le suivant : l’artiste reste un individu, avec son histoire et ses traumatismes.
Et la forme artistique, en prenant un tour « excessivement nouveau », peut servir à l’artiste de « carapace », presque pour « détourner l’attention » d’un contenu tragique.
C’est peut-être l’un des aspects de la vie du Mime Marceau, un monument de la culture formaliste, dont le père a été assassiné à Auschwitz.
Et sans doute que l’écrivain Georges Perec est aussi de ces artistes là.
Le saviez-vous ?
Le 3 mars 1982, l’écrivain français Georges Perec s’éteignait d’un cancer des bronches, peu avant l’âge de 46 ans.
Perec est né le 7 mars 1936 à Belleville, de parents tous deux juifs polonais.
Quand la guerre éclate, son père s’engage dans l’armée mais est tué en juin 1940. Pour le sauver, sa mère envoie Georges en zone « libre » en 1941. Elle sera quant à elle déportée à Auschwitz en 1943 – et n’en reviendra jamais.
Le jeune Georges Peretz se retrouve donc à Villard-de-Lans dans le Vercors, près de Grenoble, où de nombreuses personnes juives ont été protégées entre autres par des œuvres catholiques.
Là, son nom polonais est francisé, et Georges s’appellera désormais Perec.
À la Libération, Georges Perec retourne orphelin à Paris à l’âge de 9 ans, et est adopté par ses tantes.
La Shoah – et plus particulièrement la perte de ses parents – sera un profond traumatisme pour Georges Perec.
Et de fait, ce thème se retrouvera dans plusieurs de ses œuvres… mais de manière dissimulée et quasi ésotérique !
Car il faut savoir que, parallèlement à son métier de documentaliste, Geroges Perec a fait partie dès 1967 d’un collectif littéraire qui a poussé le formalisme à l’extrême et l’a théorisé. Il s’agit de l’Oulipo, « OUvroir de LIttérature POtentielle », fondé entre autres par Raymond Queneau.
Il sera rejoint 2 ans plus tard au sein de l’Oulipo par son ami Marcel Bénabou, avec qui il avait fait ses études et avait fait ses premières « expérimentations » formalistes.
En 1969, Georges Perec publie « La Disparition », un roman de 300 pages où… il n’utilise jamais la lettre E ! Ce qui d’ailleurs ne sera même pas remarqué à sa sortie !
Et pourtant, sous des airs ultra-formalistes, « La Disparition » aborde de façon détournée la disparition de ses parents, et toute la question de l’absence…
Pour la petite histoire, Perec écrira en 1972 un roman avec pour unique voyelle le E, qui s’intitulera « Les Revenentes » (sic).
En 1975, Georges Perec publie « W ou le souvenir d’enfance ». Ce livre consiste à moitié en une autobiographie, à moitié en une « fable » que Perec avait écrite à l’âge de 13 ans à propos d’une île imaginaire du nom de W.
Cette île isolée se présente d’abord comme une société parfaitement réglée et codifiée, où toute la vie est orientée vers le sport et les compétitions. Mais il s’avère au fur et à mesure que c’est l’arbitraire et la cruauté qui règnent sur W, qui ressemble finalement au système concentrationnaire…
Les chapitres de ces deux récits parallèles s’alternent, avec les chapitres de fiction en italique. Quant au titre, pourrait-il être issu du double V de Villard-de-Lans et de Vercors ?
Parmi les les autres œuvres connues de Georges Perec, on compte notamment « Les Choses », un roman sur la société de consommation des années 1960, ou bien le long poème « Je me souviens », qui égrène 480 souvenirs de ses jeunes années.
Et surtout, il y a « La Vie, mode d’emploi », sans doute le roman le plus abouti de Perec – ou plutôt « les romans », comme l’indique le sous-titre du livre.
On y découvre la vie d’un immeuble et de ses habitants, qui forment en réalité un gigantesque puzzle – presque au sens propre, puisque c’est la passion des deux personnages principaux.
Les chapitres s’enchaînent d’une manière assez particulière, puisque Perec fait la revue des appartements en suivant les mêmes mouvements (sur une vue en coupe de l’immeuble) qu’un cavalier sur un échiquier.
La vérité, c’est que tout cela est tellement juif…
D’un côté l’aspect juridique et formaliste du Talmud, qui s’incarne dans les contraintes d’écriture. De l’autre les différents niveaux d’interprétation, presque d’exégèse, comme dans le Midrash ou bien dans la tradition mystique.
Mais pourquoi tout ce formalisme ?
Peut-être bien, comme nous disions, pour se former une « carapace » contre le traumatisme de la Shoah et le fond tragique de certaines de ses œuvres ?
Comme on mettrait un code indéchiffrable pour protéger un coffre que l’on préférerait ne jamais rouvrir…
Mais sans doute aussi que Georges Perec n’avait pas saisi le sens de cette affirmation de l’écrivain antifasciste allemand Bertolt Brecht : « Le fascisme est le plus grand des formalismes. »





