Autour de « ‘Had Gadya », une chanson populaire de Pessa’h
Le saviez-vous ?
Hier soir, c’était en « diaspora » le deuxième Seder de Pessa’h. L’occasion de revenir sur une chanson populaire de Pessa’h, « ‘Had Gadya », qui chez certainEs a trouvé un contenu progressiste.
1. La chanson ‘Had Gadya
‘Had Gadya est une chanson populaire d’origine médiévale ashkénaze, écrite en araméen. C’est la chanson par laquelle se termine le Seder traditionnel ashkénaze, mais qui se retrouve plus généralement chez beaucoup de familles israeliennes juives.
C’est en fait une chanson enfantine, très gaie et très « pétillante ». La structure de la chanson est « cumulative » : à chaque fois on reprend la strophe précédente en ajoutant un vers en tête de la strophe, et en terminant par « ‘Had Gadya, ‘Had Gadya ».
Cette structure « cumulative » se retrouve d’ailleurs dans une autre chanson incontournable de Pessa’h, « E’had, Mi Yode’a ? », qui associe les chiffres de 1 à 13 à des concepts religieux juifs (de l’unicité de D.ieu jusqu’aux 13 attributs de la miséricorde).
« ‘Had Gadya », cela signifie en araméen « un chevreau », l’enfant de la chèvre. L’histoire est simple, mais il faut suivre un peu :
Un père de famille achète un chevreau pour deux Zuzim (monnaie antique qui vaut un demi Shekel), chevreau qui se fait manger par le chat, chat qui se fait mordre par le chien, chien qui se fait battre par le bâton, bâton qui se fait brûler par le feu, feu qui se fait éteindre par l’eau, eau qui se fait boire par le bœuf, bœuf qui se fait abattre rituellement par le Sho’het, Sho’het qui se fait tuer par Malakh HaMavet (l’ange de la mort), Malakh HaMavet qui se fait tuer par HaKadosh Baroukh Hou (D.ieu).
Il existe des adaptations de ‘Had Gadya dans plusieurs langues : en yiddish et en hébreu évidemment, mais aussi en arabe ou en ladino.
De plus, de nombreux et nombreuses artistes ont interprété ‘Had Gadya à leur manière, souvent en insufflant un contenu progressiste.
2. L’interprétation pacifiste de ‘Hava Alberstein
‘Hava Alberstein est une célèbre chanteuse folklorique israelienne née en Pologne, qui est ultra-prolifique et connue pour sa sensibilité de gauche sioniste.
Elle a chanté une très belle reprise en hébreu de ‘Had Gadya en 1989, sur un ton tragique qui prend la tradition à contre-pied.
Mais cette chanson avait été interdite sur les ondes israeliennes à cause de son pacifisme, à l’époque de la première Intifada (commencée fin 1987).
Cette chanson consiste d’abord en ‘Had Gadya en hébreu, puis en des couplets personnels qui font de nombreuses références à Pessa’h, essentiellement la chanson « Mah Nishtanah ? ».
Mais aux quatre questions de « Mah Nishtanah ? », ‘Hava Alberstein ajoute une cinquième question : jusqu’à quand continuera le cercle de la terreur ?
‘Hava Alberstein explique alors qu’elle (= Israel) a été un chevreau, mais qu’elle a changé (référence à « Mah Nishtanah ? ») et qu’elle est désormais un loup (reprenant l’image répandue mais injustifiée du loup…). Puis elle reprend en disant qu’elle (= Israel encore) a été une colombe, mais qu’aujourd’hui elle ne sait plus ce qu’elle est.
De fait, il s’agit d’un remarquable condensé du doute qui s’est emparé de la gauche sioniste schizophrène pendant la première Intifada, puisqu’en 1989 c’était une coalition Shamir – Peres qui réprimait le soulèvement national palestinien.
Cette version de ‘Had Gadya a été reutilisée dans la scène finale – avec Natalie Portman – du film « Free Zone » d’Amos Gitai.
Enfin, on retrouve une transcription « américaine » et une traduction anglaise des couplets de ‘Hava Alberstein par ici.
3. L’interprétation révolutionnaire de El Lissitzky
Plus loin dans le temps mais plus proche idéologiquement d’Hapoel, l’interprétation d’El Lissitkzy est un modèle pour une approche révolutionnaire de la culture populaire juive.
Lazar « El » Lissitzky était un artiste juif soviétique, qui a beaucoup travaillé sur des thèmes et éléments populaires juifs, mais qui est largement plus connu pour son affiche « Avec un coin rouge, battez les blancs » (que l’on retrouve sur un badge du collectif 1000 Fleurs).
Hapoel reviendra sans doute sur l’apport d’El Lissitzky à la culture juive soviétique et à l’art constructiviste en général, en analysant son formalisme comme cela a pu être fait pour Georges Pérec, ou encore comme cela a été amorcé pour le ‘Hassidisme.
Quoi qu’il en soit, El Lissitzky a produit une série de 10 lithographies en 1919 pour illustrer ‘Had Gadya en version yiddish… et ‘Had Gadya seulement ! C’est-à-dire qu’El Lissitzky n’a pas illustré une Hagaddah entière, mais seulement cette chanson, à laquelle il attribuait donc une certaine valeur.
Par cette œuvre en yiddish et pas en araméen, El Lissitzky s’adresse aux masses populaires juives de Russie, marquées par la tradition mais placées face à une guerre civile entre les Rouges et les Blancs. C’est-à-dire entre les communistes d’une part et les réactionnaires d’autre part, qui se sont souvent livrés à des pogroms antisémites.
Lissitzky donne ainsi une dimension progressiste à ‘Had Gadya, une dimension qui correspond à ce que les communistes appellent l’optimisme révolutionnaire. Pour cela, Lissitsky utilise le symbolisme mystique et populaire, mais lui insuffle un contenu révolutionnaire.
En effet, le schéma général de la chanson ‘Had Gadya est très simple : le monde est un monde d’oppression, où chacunE est agresséE par plus fortE que soi. Le chevreau représente l’opprimé parmi les oppriméEs, mais à la fin la justice divine est rétablie.
Autrement dit, pour Lissitzky : les masses populaires juives sont les opprimées parmi les oppriméEs – dans la « prison des peuples » qu’était la Russie tsariste – et la révolution communiste de 1917 rétablit la justice et incarne la Rédemption.
Le symbolisme est parfois flagrant : le coq crachant des flammes fait référence aux pogroms et l’Ange de la Mort (Malakh HaMavet) est representé avec une couronne tsariste, tandis que l’épée de la justice divine est peinte à la fin en rouge et que l’aspect messianiste ressort avec le chevreau sonnant le Shoffar.
Tout cela est analysé dans un article de Haia Friedberg en anglais, publié dans le Journal of Jewish Art de l’université hebraïque de Jérusalem en 1987. Mais le sujet était déjà connu dans les annees 1970, notamment avec Alan Birnholz.
Ainsi on voit comment une chanson populaire est réinterprétée dans un sens progressiste. Le peuple est le seul créateur de la culture universelle, et dans la moindre de ses expressions artistiques se lit son aspiration à la justice, son besoin de communisme.























