La question animale et la « dignité du réel »

Dans notre article sur Daniel Bensaïd et la question juive, nous n’avons pas été très clairs sur un point, et nous tenons à revenir dessus.

À la toute fin, nous disions :

C’est là tout le malheur de ces « juifs de négation » : à force de nier l’existence des masses populaires juives au nom d’un universalisme abstrait, ils se retrouvent paradoxalement à se mettre en avant comme juifs, mais de manière toujours aussi abstraite !

Au cœur de cette contradiction, la grande absente est bel et bien ce que Lénine appelait « la dignité du réel », c’est-à-dire la réalité dans ce qu’elle a de plus immédiat.

Et d’ailleurs, la preuve irréfutable que tout cela est une construction intellectuelle abstraite, c’est l’absence terrible de toute référence à Ilan Halimi ou au fascisme – mais aussi à la libération animale.

La libération animale ? Pourquoi la libération animale ?

Pour Ilan Halimi, on comprend très bien, trop bien.

Pour le fascisme, on comprend aussi, quand on sait que chez les trotskystes, le fascisme serait un « détour » pour la bourgeoisie, d’où l’inutilité d’une politique antifasciste à part entière.

Mais la libération animale ?

Pour comprendre ce point, redonnons la parole à Bensaïd, qui dans une interview expliquait :

« Le problème c’est que tous les leaders trotskistes [juifs] – Barcia à Lutte Ouvrière, Lambert, Pierre Frank, Mandel – ont plutôt évité la spécificité du génocide pour le dissoudre dans un horizon d’émancipation universelle. C’était compréhensible et, dans une certaine mesure, légitime. »

C’était certes compréhensible, surtout à l’époque et surtout en France, mais c’était assurément abstrait.

Car si ces intellectuels juifs avaient compris la question du génocide comme une question concrète, très concrète, alors ils auraient peut-être vu la réalité de la condition animale et la situation d’extermination dans les abattoirs.

Et en fait, c’est pareil chez le « jumeau maléfique » de Daniel Bensaïd, à savoir Éric Zemmour.

Chez Zemmour les animaux n’existent pas, mais cela est compréhensible étant donné qu’il nie totalement la crise écologique en général (comme encore très récemment face à Chantal Jouanno, la secrétaire d’État à l’écologie capitaliste).

Cela en dit long, d’ailleurs, sur son degré d’abstraction, de négation bien française de la réalité, et de son éloignement absolu de tout ce qui constitue la nature sur cette planète.

Mais justement, tout cela tient peut-être au fait que Bensaïd et Zemmour sont au fond tous les deux très français

Car à l’inverse, on peut constater facilement que de nombreuses personnes juives – souvent des femmes, soit dit en passant – sont impliquées dans le « mouvement » pour les animaux.

Par exemple, les blogs de Michelle Goldstein englobent les deux aspects : « protection » des animaux d’une part, et mémoire de la Shoah d’autre part (même si cette mémoire est artificiellement reliée au sionisme ultra).

Plus généralement du côté sioniste, on retrouve une certaine schizophrénie par rapport à la valeur de compassion. Ainsi, le blog de Marcoroz peut affirmer le respect – correct ! – pour les araignées et les animaux en général, à côté d’un racisme anti-arabe de type « occidentaliste »…

En revanche, du côté plus progressiste, on peut penser au blog Psychanalyse et Animaux, qu’il suffit de survoler pour voir la dimension très pratique, très concrète. Malheureusement, ce blog n’est pas toujours antisioniste.

De manière plus massive et plus profonde, les rescapés du génocide ont bien fait le lien aux États-Unis avec la compassion envers les animaux – la figure la plus connue étant l’écrivain yiddish Isaac Bashevis Singer.

En partant de l’expérience vécue de l’extermination, en partant de la confrontation directe avec la barbarie, de nombreuses personnes juives ont posé la question des valeurs qu’elles voulaient pour l’humanité, en lien évidemment avec l’interrogation profonde sur la vie et la mort.

Une expression de ce questionnement a été l’ouvrage de Charles Patterson « Un Éternel Treblinka », dont le titre vient d’ailleurs d’une citation d’Isaac Bashevis Singer.

Dans ce livre, on peut retrouver le témoignage d’une juive américaine, cité par le blog La Terre D’abord. À l’inverse de Bensaïd et Zemmour, cette femme est partie de son expérience personnelle du génocide, pour en arriver à la question de la compassion animale :

« En 1990, Susan Kalev se trouvait dans Greenwich Village, à New York, quand elle remarqua que la femme qui marchait devant elle portait un tee-shirt racontant l’histoire des veaux – comment ils sont arrachés à leur mère et gardés dans des stalles sombres et étroites jusqu’à ce qu’on les envoie au massacre.

Susan fut intriguée par ce qu’elle lut au point de dépasser la femme pour en apprendre davantage sur le devant du tee-shirt. Elle engagea avec la femme une conversation qui se prolongea devant un café.

Quand la femme dit à Susan Kalev qu’elle était en route pour une manifestation de protestation dans un restaurant du quartier et lui demanda de se joindre à elle, elle prit part à sa première action pour les droits des animaux. Quelques mois plus tard, en 1990, elle se rendit à Washington afin de participer à la Marche pour les animaux.

Susan Kalev, née en Hongrie pendant la Shoah, dit qu’elle a « le fantasme du sauvetage » – un puissant besoin de sauver des vies, dont elle pense qu’il est commun à nombre de survivants et leurs enfants.

Après la prise de contrôle de la Hongrie par les nazis, elle perdit son père, sa soeur et d’autres membres de sa famille. Elle ne survécut que grâce au beau-frère de sa mère, qui réussit à la placer dans un camp d’internement plutôt qu’à Auschwitz. Plus tard, en Israël, où elle vécut six ans, elle prit contact avec des membres survivants de la famille de son père.

Après avoir décroché un master d’assistante sociale à la Yeshiva University de New York en 1980, Susan travailla dans un service dédié aux familles et aux adoptions, puis pendant dix ans dans un service d’oncologie à l’hôpital Columbia-Presbyterian. Aujourd’hui, elle conseille les patients séropositifs et les malades du SIDA au Karen Honrey Psychoanalytic Institute en plus de sa pratique de la psychothérapie en cabinet.

Comme elle pense que tous les êtres vivants interagissent, elle est végétalienne (elle ne mange ni viande ni poisson ni oeufs ni produits laitiers). En plus des conférences qu’elle donne à New York sur la santé, l’alimentation végétarienne et une vie plus humaine devant des groupes, juifs ou non, elle est devenue éducatrice en attitude humaine dans des écoles publiques de New York.

Chaque fois qu’elle peut sauver ou aider un autre être vivant, quelle que soit son espèce, elle est persuadée d’accomplir l’enseignement du Talmud : « Celui qui sauve une vie sauve le monde entier. »

Pour Susan Kalev, la maltraitance des gens et la maltraitance des animaux sont liées. Son engagement dans un comportement non violent est devenu l’oeuvre de sa vie. Comme sa famille et elle furent les victimes impuissantes pendant la guerre, elle est décidée à agir. »

Partie de son expérience, Susan Kalev s’est donc « décidée à agir » pour les animaux, avec toujours en arrière-fond sa culture et son histoire juive.

Voilà un état d’esprit dans lequel nous nous reconnaissons : reconnaître la dignité du réel, pour reconnaître une valeur en soi à la nature et aux animaux.