Baba Salé, des campagnes marocaines aux cités israeliennes

Le 4 du mois de Shvat, c’est-à-dire aujourd’hui, les juifs religieux marocains célèbrent l’anniversaire de la mort de Baba Salé, qui donne lieu à une Hilloula, à un pèlerinage commémoratif.

Le saviez-vous ?

Baba Salé, cela signifie en arabe marocain « le père qui prie ». C’est le surnom donné à un très célèbre rabbin marocain, le rabbi Israel Abu’hatzeira.

Descendant d’une dynastie de rabbins, Sidna Baba Salé est né en 1890 à Rissani, un village du Tefilalet, près de l’Atlas au Maroc.

Sa famille s’appelait originellement Elbaz. Mais selon la légende, son ancêtre le rabbi Shmuel Elbaz ne pouvait payer le bateau, et a utilisé une natte comme radeau. Il aurait ce jour là changé son nom en Abou’hatzeira, qui signifie en arabe « le père de la natte ».

Ce Shmuel Elbaz était originaire de Palestine, et a vécu à Damas avant de s’installer avec sa famille au Maroc. Son petit-fils, Ya’akov Abou’hatzeira, lui-même grand-père de Baba Salé, était une figure du judaïsme marocain au 19ème siècle, et est mort en Égypte sur la route de la Palestine.

À Rissani, la famille Abou’hatzeira possédait des terres et dirigeait une yeshiva, et avait donc un rôle social important dans la structure féodale des communautés juives des campagnes.

Quand le rabbi Messaoud Abou’hatzeira, le père d’Israel et lui-même rabbin de Rissani, meurt en 1909, c’est Sidna Baba Salé qui va prendre la direction de la communauté, à l’âge de 18 ans.

En effet, Israel Abou’hatzeira s’est révélé depuis son enfance très doué pour l’étude, aussi bien des aspects révélés que de la dimension cachée de la Torah. Plus prosaïquement, c’est une dynastie de propriétaires terriens et de rabbins, d’où la succession assurée.

Pendant la première guerre mondiale, une rébellion chasse les Français de la région du Tafilalet. Mais étant dirigée par des forces féodales, elle ne comprend pas la question nationale marocaine (donc les droits démocratiques des minorités), et s’en prend par la suite aux communautés juives.

En 1920, juste après ‘Hanukkah, il est alors décrété que les communautés juives du Tefilalet seront massacrées. Le frère de Baba Salé, David Abou’hatzeira, sera assassiné, ce qui poussera la communauté entière à déménager de Rissani.

En 1922, le futur Baba Salé effectue un voyage à Jérusalem en Palestine pour faire éditer les documents de son frère – en marquant d’ailleurs une halte sur la tombe de son grand-père en Égypte. Il y reste un an avant de revenir au Maroc, pour devenir un important dirigeant de plusieurs communautés du Tefilalet.

Puis dans les années 1950, Baba Salé ira assez fréquemment en France mais aussi dans le nouvel État sioniste, tout en restant rattaché au Maroc.

Mais en 1963, Baba Salé s’installe définitivement en Israel.

D’abord à Yavneh (Yibnah), une ville de développement au sud de Tel Aviv, puis à Ashkelon (Asqelon), une ville portuaire au nord de la bande de Gaza, et enfin en 1970 à Netivot, une ville de développement à l’est de la bande de Gaza.

Il vivra alors à Netivot, où il accomplira de prétendus miracles, et sera vénéré par une partie des masses marocaines d’Israel.

Et cela jusqu’à sa mort le 8 janvier 1984 à l’âge de 93 ans, après deux semaines d’agonie très médiatisées.

Tout cela, il faut le comprendre dans un contexte historique.

En effet, la minorité juive marocaine est littéralement vendue par Hassan II à l’État sioniste, et s’exile très majoritairement en Israel (certains resteront au Maroc, d’autres s’exileront en France ou au Canada).

Mais pour les familles juives très pauvres qui vont rejoindre l’État sioniste, c’est un nouveau cauchemar qui commence.

Ces familles arrivent en effet dans des camps d’internement, où elles sont littéralement désinsectisées et servent parfois de « cobayes » pour des tests médicaux, et sont enfin parquées dans des villes de développement.

Les villes de développement, ce sont concrètement des cités-dortoirs pour juifs-arabes (originaires de Tunisie, Maroc, Irak, Iran, Yemen, etc.), où encore aujourd’hui la misère domine, et où il n’y a rien à faire à part traîner au centre commercial (le « Kenyon »).

Ainsi Netivot – la ville où Baba Salé s’installe finalement – est une ville de développement créée comme ghetto pour Marocains, et qui est d’ailleurs aujourd’hui à portée de Qassams de la bande de Gaza.

Mais alors pourquoi une telle adoration populaire de Baba Salé ?

Parce que les masses juives des campagnes marocaines, très « arriérées », ont été exilées dans un pays qui leur était totalement incompréhensible, absurde et au fond étranger, et où l’oppression raciste était énorme envers les masses juives-arabes.

Brutalement passées des campagnes marocaines aux cités-dortoirs israeliennes, les secteurs les plus pauvres des masses juives marocaines se sont donc – en partie – accrochés à leur repères, c’est-à-dire au judaïsme marocain avec ses spécificités.

Or une des spécificités les plus connues du judaïsme marocain, c’est le culte des saints, culte qui se retrouve dans l’islam marocain avec les « Waliy ».

Sur le plan « théorique », ce culte populaire est justifié par la notion de « Tzaddik », de « juste », qui dans la tradition kabbalistique désigne des personnes quasi consacrées, servant de relai direct entre D.ieu et les « fidèles » du Tzaddik.

Voilà pourquoi Baba Salé a été véritablement vénéré comme un saint, et pourquoi plus de 100000 personnes ont accompagné son corps à sa « dernière demeure ».

Voilà aussi pourquoi le mausolée de Baba Salé à Netivot est tellement visité, par exemple hier soir à l’occasion de sa Hilloula, et pourquoi on peut retrouver son portrait chez certaines familles marocaines pratiquantes, en France ou en Israel.

Le « culte » de Baba Salé, comme celui du Rabbi de Loubavitch, a certes un aspect mystique populaire, en tant qu’expression d’aspirations présentes au sein du peuple.

Seulement voilà, lorsque les masses se mettent en mouvement et se soulèvent, les illusions religieuses volent en éclats.

Or c’est précisément pendant les années 1970 que s’est développé un fort mouvement juif-arabe en Israel, héritier des émeutes des villes de développement dans les années 1950 – 1960.

Ainsi, au moment même où se développait une perspective révolutionnaire dans les franges avancées des masses marocaines, les franges « arriérées » se cramponnaient elles à une perspective mystique-religieuse… derrière la figure de Baba Salé !

La vérité, c’est que face à la situation d’oppression des masses juives-arabes, cela ne sert strictement à rien de porter un fil rouge au poignet : ce qu’il faut, c’est porter le drapeau rouge au ciel !