« Face à un antisémite, je me sens juif. »

C’est un fait : Daniel Bensaïd a été l’un des principaux théoriciens de la LCR, et plus généralement du mouvement trotskyste international.

Mais quand on sait que la LCR a quasiment été un parti de profs, cela se ressent forcément dans le style de travail de ses intellectuels.

Et de fait, Bensaïd a été l’une des figures en France d’un certain « intellectualisme light », typique dans l’extrême-gauche universitaire.

Cela se voit dans les innombrables hommages que la social-démocratie rend à Daniel Bensaïd, où un « éloge » revient de manière systématique : Bensaïd aurait été un « marxiste non dogmatique ».

Sous la plume de petit-bourgeois, cela est lourd de sens.

De par son origine juive oranaise, le théoricien Daniel Bensaïd s’est fatalement intéressé à la « question juive », notamment depuis son ouvrage « Walter Benjamin, sentinelle messianique » en 1990.

Mais ses travaux sur la question juive datent principalement des années 2000 : autobiographie en 2004, réédition commentée de la « Question Juive » de Marx en 2006, articles et interviews, soutien à Alain Badiou dans son petit business philosophique sur le « nom juif », polémique contre ceux qu’il appelle les « nouveaux théologiens » (BHL, Finkielkraut, Milner), etc. etc.

Parmi toutes ses études, on notera le livre « Fragments mécréants : Sur les mythes identitaires et la république imaginaire », paru en 2005, et qui comporte un chapitre intitulé « Hantologies de l’Être juif ».

Le premier chapitre a lui pour titre « Les vases brisés », une référence plus qu’explicite au concept de « Shvirat HaKelim » du kabbaliste Itz’hak Luria.

Ainsi Daniel Bensaïd connaissait la philosophie et la mystique juives, sans doute par ses travaux sur Walter Benjamin, qui avait été influencé à la fin de sa vie par son ami Gerschom Scholem.

Mais comme on l’a vu, Daniel Bensaïd s’était plongé dans la « question juive » essentiellement durant les années 2000. Or pour toute personne juive issue du peuple, cet intérêt assez tardif a une explication assez simple…

Cette explication apparaît entre les lignes dans ses « Fragments mécréants », où Bensaïd était revenu brièvement sur un appel dans Le Monde en octobre 2000 (lui-même étant à l’origine de cette initiative avec Francis Kahn et Rony Brauman) :

« Au début de la deuxième Intifada un appel collectif parut dans la presse sous le titre « En tant que juifs ». Aucun des signataires [...] n’aurait sans doute imaginé en être réduit à faire état de ses « origines » pour pouvoir prononcer une parole politique. Signe de régression et d’obscurcissement de l’époque, ils se retrouvaient cloués contre leur gré au mur des identités assignées et subies. »

Des identités assignées et subies ? Il n’y a que des intellectuels petits-bourgeois pour dire cela, en s’imaginant au-delà de toute réalité culturelle concrète ! La vérité, c’est qu’au fond le peuple méprise la « haine de soi » – et encore plus dans les minorités nationales !

Plus loin, Daniel Bensaïd poursuivait :

« Il était, il est, d’autant plus nécessaire d’enfoncer un coin dans le monolithisme communautaire, de faire entendre un autre son « de l’intérieur » (ce que Michèle Sibony et Michel Warshawsky appellent le « contre-chœur »), de maintenir contre vents et marées la distinction entre antisionisme et antisémitisme, d’en briser l’équivalence infernale. »

Autrement dit, Bensaïd comptait « briser l’équivalence entre antisionisme et antisémitisme » dans un quotidien de la bourgeoisie impérialiste française, en prenant à témoin un public intellectuel petit-bourgeois !

Alors prétendre « faire entendre un autre son "de l’intérieur" », c’était simplement décalé, vu qu’il était de fait extérieur à la communauté

Ainsi, comme de nombreux intellectuels juifs de la gauche « radicale », Daniel Bensaïd ne s’était jamais vraiment exprimé en tant que personne juive… pour ensuite s’étonner que les sionistes parlent en son nom !

Mais cela n’était ni de la bêtise, ni de l’hypocrisie : c’est juste la contradiction insoluble des intellectuels juifs de la « gauche radicale ».

Car il faut bien comprendre que Daniel Bensaïd définissait son identité (qui en soi est une réalité objective) comme un « judaïsme de négation », ce qu’il résumait ainsi dans une interview :

« Je n’ai jamais effacé mes origines juives, mais je n’en avais pas fait un usage politique. En revanche, j’ai toujours dit que je l’assumais comme un judaïsme de négation. Face à un antisémite, je suis Juif. »

Cette dernière phrase (empruntée à Alain Krivine) est bien entendu une absurdité pour n’importe quelle personne juive qui, dans sa vie, a conscience d’appartenir à une communauté, communauté ayant un caractère de minorité nationale.

Mais cette citation de lui, ainsi que son intérêt pour la philosophie juive, montrent que le rapport de Bensaïd à sa culture d’origine était plus complexe que la négation pure et simple – pourtant typique des trotskystes d’origine juive.

Et alors ?

Alors rien, car aux yeux de l’histoire, il n’existe qu’un seul juge : le peuple, et qu’un seul critère de vérité : sa guerre pour vivre libre.

Or les travaux théoriques de Bensaïd sur la question juive étaient tout sauf destinés à servir les masses populaires juive.

Sinon, il n’aurait pas signé une pétition pour Siné, et il n’aurait pas écrit cela à propos du non-prosélytisme du judaïsme : « Principe de fermeture grégaire et d’excellence aristocratique oblige. »

On tient d’ailleurs une autre preuve du fait que Bensaïd n’était pas au service des masses populaires juives, une preuve tout à fait éclatante : l’U"J"FP lui rend hommage !

Le communiqué de l’U"J"FP explique ainsi qu’il était membre de cette association depuis l’Intifada al-Aqsa, et déclare :

« Militant internationaliste, [Daniel Bensaïd] a accepté de porter avec nous sa judéïté pour servir la justice, et l’humanité de l’autre. »

Bref, un magnifique condensé de tout l’humanisme petit-bourgeois abstraitement universaliste – en un mot, le cosmopolitisme – qui peut régner dans la gauche juive d’aujourd’hui, et auquel Bensaïd n’a pas échappé…

Pourtant, Daniel Bensaïd n’était pas idiot, et en plus, il ne niait pas complètement la réalité culturelle juive.

On tient donc là une contradiction, la contradiction des intellectuels juifs de la « gauche radicale », entre négation de soi et réflexion abstraite sur la « question juive ».

C’est là tout le malheur de ces « juifs de négation » : à force de nier l’existence des masses populaires juives au nom d’un universalisme abstrait, ils se retrouvent paradoxalement à se mettre en avant comme juifs, mais de manière toujours aussi abstraite !

Au cœur de cette contradiction, la grande absente est bel et bien ce que Lénine appelait « la dignité du réel », c’est-à-dire la réalité dans ce qu’elle a de plus immédiat.

Et d’ailleurs, la preuve irréfutable que tout cela est une construction intellectuelle abstraite, c’est l’absence terrible de toute référence à Ilan Halimi ou au fascisme – mais aussi à la libération animale.

Voilà pourquoi pour servir les masses populaires juives, il nous faut une extrême-gauche réaliste, populaire, et vraiment révolutionnaire !