« Aucun juif n’a été maltraité durant le tournage de ce film. »

C’est ce qu’on peut lire dans le générique de « A Serious Man ».

« A Serious Man », c’est le 14ème film des frères Coen, qui vient de sortir ce mercredi au cinéma.

Et évidemment, Hapoel était obligé d’en parler, ne serait-ce qu’à cause de nos références régulières à un personnage de « The Big Lebowski » (1234).

« A Serious Man » commence par un petit conte cruel en yiddish, qui se déroule dans un shtetl au 19ème siècle : un homme laissé pour mort vient dans une famille par une nuit enneigée, mais est pris pour un fantôme. La fin est un peu gore…

En réalité, ce conte est inventé de toutes pièces par les frères Coen. Mais son esthétique, du type film expressionniste yiddish des années 1920 – 1930, établit le lien avec la culture anéantie des shtetls – et tout ce qu’elle pouvait contenir de dérision absurde…

Un siècle plus tard en 1967, dans la classe moyenne juive du Midwest américain.

Larry Gopnik (interprété par Michael Stuhlbarg) est un professeur de physique à l’université, et attend une titularisation. Sur le plan personnel, il vit dans un pavillon de banlieue dans le Minnesota, avec sa femme Judith, sa fille et son fils (qui prépare sa Bar Mitzvah, et a donc le même âge que Joel Coen).

Dans la vie si conventionnelle de ce « Serious Man », tout va bien… jusqu’au jour où tout va mal.

Sa femme le quitte pour un amant donneur de leçons et demande un divorce religieux. Son frère débarque et squatte son salon en tentant de trouver une combine imparable aux cartes. Sa fille pique dans son portefeuille pour se faire refaire le nez. Son fils prépare sa Bar Mitzvah en fumant des joints et en écoutant du rock au Talmud Torah. À l’université, un étudiant le harcèle pour acheter un diplôme puis le couvre de calomnies. Sa hiérarchie reçoit des lettres anonymes le diffamant pour empêcher sa promotion. Quant à son voisinage, il est cerné d’une part par des fachos antisémites, et d’autre part par une quadragénaire qui lui fait des avances.

Devant ces plaies d’Égypte, notre avatar de Job se retourne… vers les rabbins, qui se révèlent encore plus conventionnels et protocolaires que lui…

« A Serious Man », c’est la synthèse savoureuse d’une certaine culture juive américaine, celle des communautés du Midwest, dont l’esprit est différent de celui de « Jew York » ou de « Los Anjewles ».

D’ailleurs, on retrouve un esprit proche dans les comics « Americain Splendor » de Harvey Pekar, un dessinateur juif de Cleveland, et dans le film qui en est tiré.

Pour celles et ceux qui n’ont pas vu ce film, il se déroule en gros à la même époque que « A Serious Man » avec le même ton grisâtre dans les images. Le héros, Harvey Pekar lui-même, est aussi un anti-héros qui enchaîne les malheurs.

À ceci près que Harvey Pekar est un « intello précaire » et non un prof d’université, et qu’il prend part à la contre-culture underground de l’époque – au lieu d’être un « Serious Man ».

En fait, « A Serious Man » et « Americain Splendor » montrent deux aspects contradictoires d’une même réalité, tout comme les valeurs conventionnelles des communautés juives américaines se sont retournées à New York en la rébellion de type punk.

Et justement, les frères Coen ont grandi dans une famille proche de celle dans leur film, mais ont par la suite baigné dans la contre-culture américaine des années 1970. Ce film est donc enfin une affirmation de l’ambiance qui a paradoxalement façonné leur culture, et qui est une des clés de compréhension de leur œuvre.

Comme aperçu de l’humour juif désespéré de « A Serious Man », voici la bande-annonce du film, qui est déjà en soi un montage millimétré avec une bande-son mixée chirurgicalement :

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