Alfred Nakache, un poisson dans l’eau
Il y a 94 ans, Alfred Nakache voyait le jour. Il connaîtra un destin de nageur exceptionnel, qui le mènera des Jeux Olympiques jusqu’à Auschwitz.
Le saviez-vous ?
Alfred Nakache est né le 18 novembre 1915 dans une famille juive de Constantine, en Algérie « française ». Après avoir surmonté sa grande peur de l’eau, il progresse dans un club de natation de Constantine.
En 1933, à 17 ans, il participe pour la première fois aux championnats de France. L’année suivante, il est sélectionné en équipe nationale française, et part pour Paris avec la réputation d’un grand espoir de la natation en France.
Sélectionné aux Jeux Olympiques de 1936, l’équipe d’Alfred Nakache bat de peu l’équipe allemande au relai 4×200 nage libre. Ceci est évidemment vécu comme un succès anti-nazi, d’autant plus que les Jeux se tiennent à Berlin.
Mais qu’est-ce que cela veut aussi dire ? Qu’Alfred Nakache a décidé de participer aux Jeux Olympiques (ainsi qu’aux Maccabiades de 1935 à Tel-Aviv !), alors que les personnes juives allemandes n’avaient plus accès aux piscines depuis 1933…
Autrement dit, Alfred Nakache a préféré le sport bourgeois (ainsi que sa variante pro-sioniste) au sport populaire, alors que devaient se tenir les Olympiades Populaires à Barcelone en juillet 1936.
Mais après les Jeux Olympiques en Allemagne nazie, vient le temps de la guerre. Nakache est d’abord mobilisé dans l’armée de l’air. Puis après la défaite française, il est privé de sa citoyenneté française en octobre 1940 comme toute la minorité juive d’Algérie.
À ce moment, fuire Paris devient une évidence pour Alfred Nakache et sa femme, et ils s’installeront en décembre 1940 à Toulouse, en zone « libre ». Là, Alfred Nakache est chaleureusement accueilli par les Dauphins du TOEC, le grand club de natation de la ville.
À Toulouse, il connaîtra de très nombreux succès sportifs, comme arracher un record du monde à un nageur allemand, ou bien rafler 5 médailles d’or aux championnats de France de 1942 – alors qu’en même temps commencent les grandes rafles…
De fait, Alfred Nakache se sent relativement en sécurité à Toulouse, soutenu par des dirigeants nationaux de la fédération de natation sportive ainsi que par des responsables de l’Église locale. Et pourtant, il est de plus en plus attaqué dans la presse antisémite (particulièrement en Algérie, d’ailleurs).
En 1943, toutes ses illusions volent en éclats quand il est interdit de bassin aux championnats de France à Toulouse. À ce moment, son club lui apporte une grande solidarité, et les 26 autres nageurs des Dauphins du TOEC refusent de participer à la compétition.
Il faut aussi savoir qu’Alfred Nakache est alors en lien avec la résistance juive, et participe à la préparation physique des jeunes combattants. Hapoel n’a pas de documents, mais il s’agit sans doute de l’Organisation Juive de Combat, issue de l’Armée Juive, une organisation sioniste (plutôt révisionniste) fondée à Toulouse.
Alors que les rafles s’intensifient, Alfred Nakache est arrêté à la fin novembre 1943 en compagnie de sa femme et de sa fille. La famille est envoyée à Drancy, pour être déportée à Auschwitz en janvier 1944. Seul Alfred survivra.
À la Libération, il se remettra à la natation, et sera sélectionné aux Jeux Olympiques de 1948 à Londres. Il sera par la suite entraîneur, et professeur d’EPS à l’université de Toulouse.
Le 4 août 1983, il a un malaise lors de son entraînement quotidien dans le port de Cerbère (Pyrénées-Orientales), et décède sur la plage. Sur sa tombe, il avait demandé à ce qu’on inscrive les prénoms de Paule, sa femme, et d’Annie, sa fille, qui n’étaient pas revenues d’Auschwitz.
Aujourd’hui, il existe en France plusieurs piscines portant le nom d’Alfred Nakache.
La piscine municipale de Toulouse, évidemment, qui a été ainsi renommée à la Libération en 1944, alors que Nakache était encore en déportation. Mais aussi une nouvelle piscine à Paris, ouverte en avril dernier tout près du métro Belleville.
Que retenir de la vie d’Alfred Nakache ?
Que c’était juste un homme qui a poussé sa passion à fond, et qui a cru trouver une issue assez individualiste dans le sport bourgeois, en s’imaginant bien à l’abri des tempêtes politiques de son temps.
Seulement voilà, l’Histoire n’oublie personne, et elle se chargera de le lui rappeler en lui enlevant sa femme et sa fille.
En ce sens, Alfred Nakache n’est pas une figure positive pour Hapoel – ni une figure particulièrement négative, en fait. Juste une personne qui est passée à côté de l’Histoire.