7 octobre 1940 : l’abolition du décret Crémieux

Le saviez-vous ?

Le décret Crémieux est l’acte législatif par lequel la population juive d’Algérie a été naturalisée française. Le 24 octobre 1870, la France déclarait dans le décret 136 que « Les israélites indigènes des départements de l’Algérie sont déclarés citoyens français », donnant ainsi la nationalité française à quelques 35000 personnes juives formant une population extrêmement pauvre.

En réalité, ce décret, supposé « libérer » la population la plus opprimée d’Algérie, s’est rapidement avéré une tactique du colonialisme français dans sa stratégie de « diviser pour mieux régner ». Le révolutionnaire martiniquais Frantz Fanon écrivait ainsi : « Une des manœuvres les plus pernicieuses du colonialisme en Algérie fut et reste la division en juifs et musulmans. Les juifs sont en Algérie depuis plus de 2000 ans ; ils font partie intégrante du peuple algérien. Musulmans et juifs, fils d’une même terre, n’ont pas à tomber dans le piège de la provocation. »

Pendant 70 ans, les juifs auront (parfois difficilement) accordé leur confiance à la République coloniale. Pendant ce temps, l’immense majorité des colons revendiquait l’abrogation du décret Crémieux, jusqu’à fonder des partis dont le seul programme était l’antisémitisme, et tout cela au nom de… l’égalité entre indigènes !

Mais avec le régime fasciste de Vichy, la situation changera du tout au tout : c’est le « deuxième exil » des juifs d’Algérie, après « l’exil intérieur » imposé par le colonialisme français en 1870.

En effet, le 3 octobre 1940 est publié le « statut des juifs », à l’initiative du ministre de l’Intérieur Marcel Peyrouton (et avec la signature notamment du trotskyste Paul Cognet !). Le 7 octobre 1940, Peyrouton abolit le décret Crémieux, et retire même la possibilité de naturalisation aux juifs. Il ne s’agit donc même plus d’une soi-disant « égalité entre indigènes ».

Qui est Marcel Peyrouton ? Nous l’avons dit, c’est le ministre de l’intérieur de Pétain à l’époque. Mais il faut aussi savoir qu’il avait auparavant été secrétaire général du Gouvernement Général à Alger. Il militait alors déjà pour l’abrogation du décret Crémieux, en brandissant l’argument de… « l’antijudaïsme instinctif des musulmans » !

Et d’ailleurs, les colonialistes se réjouissent de cette nouvelle loi vychiste, comme en témoigne à l’époque le maire de Constantine : « La joie s’est emparée des Français quand ils ont appris que le gouvernement Pétain abrogeait l’odieux décret. Nous avons toujours revendiqué contre les juifs la cause de la prépondérance française. Nous n’avons qu’à louer le gouvernement Pétain d’avoir répondu à l’appel des Français de ce pays opprimé depuis 70 ans ! ». Tout simplement hallucinant…

L’aspect de l’abrogation du décret Crémieux qui a le plus traumatisé les mémoires, c’est sans doute l’expulsion de 18000 jeunes juifs et juives (ainsi que des enseignants juifs) des écoles françaises. C’est donc toute une génération qui se voit marquée dès sa jeunesse par la trahison française, et qui parfois devra renoncer à des rêves « d’ascension sociale » : il suffit de demander à la génération de nos grands-parents, ou encore de lire les passages où le philosophe Jacques Derrida z"l parle de son enfance.

Mais en novembre 1942, les troupes américaines entrent en Algérie, largement célébrées par la population juive qui y voit un début de libération. À la fin 1942, c’est le général Giraud qui devient commandant civil et militaire… et pourtant rien ne change pour les juifs – et pour cause : Giraud lui-même était antisémite !

De plus, Giraud choisit comme gouverneur de l’Algérie… Marcel Peyrouton ! Oui, précisément le même colonialiste-en-chef qu’avant la guerre, et précisément le ministre de l’intérieur de Vichy, responsable du « statut des juifs » !

C’est donc peu dire que le nouveau pouvoir traînera des pieds pour réinstaurer le décret Crémieux… Pire encore : en mars 1943, alors qu’il annule toutes les législations de Vichy, Peyrouton abolit de nouveau le décret Crémieux ! Ce décret a donc été abrogé deux fois de suite, par deux régimes distincts, mais par la main d’un même responsable raciste et colonialiste !

En mai 1943, De Gaulle arrive au pouvoir à Alger, et commence alors le « gouvernement bicéphale » de Giraud et De Gaulle. Mais là encore, rien pour les juifs.

Ce n’est que six mois plus tard et après de nombreuses luttes politiques, que le décret Crémieux sera rétabli le 22 octobre 1943, et que les juifs d’Algérie recouvreront leur citoyenneté française : six longs mois où l’Algérie coloniale sera dirigée par la « France libre », et où les juifs seront discriminés comme sous Vichy.

Pour en savoir plus, nous conseillons le livre de Benjamin Stora, « Les trois exils des Juifs d’Algérie », paru en 2006 aux éditions Stock, où l’historien résume parfaitement cet épisode de l’histoire française : « Par simple décret, la France peut retirer ce qu’elle a donné… Plus rien désormais ne sera comme avant. La leçon ne sera pas oubliée. »

Quant à Hapoel, nous ne pouvons que réaffirmer ce que nous disons dans notre présentation :

Juif ! Juive ! Rejette tes illusions sur l’État français.