La légende du Golem

Nous commémorons aujourd’hui les 400 ans de la disparition du Rabbi Loew, le Maharal de Prague, dont nous avions parlé hier.

Le nom du Rabbi Loew est encore aujourd’hui largement attaché au mythe du Golem, et sans vouloir faire insulte à sa mémoire, on peut affirmer que c’est presque grâce au Golem qu’il reste vivant dans la mémoire juive d’Europe.

En 1580, sous le règne de Rudolphe II, un dignitaire religieux antisémite de Prague, Taddaüs, lance des rumeurs de crime rituel, aussitôt suivies par des pogroms contre le ghetto.

Le Rabbi Loew adressa alors ses prières pour savoir comment défendre le ghetto, et reçut dix mots classés dans l’ordre alphabétique : « Ata Bra Golem Devuk Ha’Homer, VeTigzar Zedim ‘Hevel Torfe Israel », c’est-à-dire « Tu crées un Golem avec de l’argile et tu détruis les méchants qui dévorent Israel ». On remarquera que les initiales sont les dix premières lettres de l’alphabet hébreu, qui correspondent donc aux Dix Commandements.

Le Maharal alla donc chercher de l’argile à la sortie de la ville, sur la rive droite de la Moldau, et confectionna avec deux de ses meilleurs élèves une énorme figurine en argile. Chaque élève représentait le feu et l’eau, tandis que le Maharal était l’air, et qu’il s’agissait d’insuffler ces trois éléments au quatrième, à savoir la terre du Golem.

Après avoir tourné sept fois dans le sens anti-horaire autour du Golem, en récitant des invocations, des psaumes et un verset de la Genèse, deux versions existent pour la mise en mouvement finale du tas d’argile : soit glisser le nom de D.ieu dans la bouche du Golem, soit lui écrire sur le front le mot « Emet » (אמת), c’est-à-dire la Vérité.

Quoi qu’il en soit, le Golem se leva instantanément, et écouta (sans parler, puisqu’il était muet) le Rabbi Loew lui expliquant le pourquoi de son existence ainsi que son devoir d’obéissance à lui seul.

Le Golem assura alors l’autodéfense du ghetto pendant plusieurs années, et cet homme muet et mystérieux devint une célébrité à Prague. On notera cependant qu’il existe une version un peu édulcorée qui dit que le Golem ne servait pas à la défense de la communauté, mais simplement parce que le Maharal voulait un fils…

Le Rabbi Loew avait pour habitude de donner des ordres au Golem avant Shabbat, pour ne pas avoir à lui parler pendant le Shabbat. Mais une fois il oublia de définir ces tâches, et dès la tombée de la nuit, le Golem devint comme fou, traversant la ville et semant la destruction. D’autres versions (sans doute plus récentes) disent que le Golem était tombé amoureux mais a été éconduit, et est donc devenu fou de douleur.

Quand le Rabbi Loew fut prévenu de la panique qui régnait en ville, il sortit immédiatement de sa synagogue et cria au ciel : « Golem, reste où tu es ! ». Et le Golem se figea.

Après cela, l’empereur Rudolf II promit qu’il arrêterait les persécutions contre la communauté juive, et supplia le Maharal de détruire le Golem.

Au début de l’année 1593, le Rabbi Loew convoqua ses deux meilleurs élèves, et ils désactivèrent le Golem. Là encore, selon les deux versions de sa naissance, il y a deux versions pour sa désactivation : soit enlever le nom de D.ieu de sa bouche et refaire toutes les prières et invocations en les lisant en sens inverse ; soit effacer la première lettre de « Emet » pour en faire « Met » (מת), c’est-à-dire « mort ».

Le corps sans vie du Golem fut stocké dans la remise de la synagogue, là où étaient gardés les livres anciens, et il fut interdit d’y monter. On dit qu’il y est encore aujourd’hui, mais la visite est interdite au public.

[À gauche, la couverture de la première édition de « Der Golem » en 1915 par Gustav Meyrink. À droite, le film du même nom, par Paul Wegener en 1920.]

De manière plus générale, les Golems sont des créatures faites d’argiles, dans lesquelles un humain suffisamment puissant a insufflé la vie. En fait, il en est de même pour le Golem que pour Adam, le premier homme à propos duquel il est dit dans la Genèse : « Il fit pénétrer dans ses narines un souffle de vie et l’homme devint un être vivant. »

La légende du Golem est ancienne, et dans le Talmud déjà, il est fait référence à des créatures d’argile au service de rabbins. Le mot « Golem » (גולם) est encore plus ancien, proviendrait de « Gelem » (= la matière brute), et se retrouve aussi bien dans les Tehilim (psaume 139) que dans les Pirkei Avot. On retrouve aussi en yiddish le mot « Goylem », qui désigne une personne un peu maladroite, pas très fine.

Au cours des âges, la légende du Golem s’est considérablement enrichie en détails, et c’est une version assez aboutie que celle du Golem de Prague.

Cependant, il semblerait que cette légende pragoise soit née bien après la mort du Maharal (il y a 400 ans jour pour jour). En effet, cette légende comme telle est apparue dans un livre de légendes juives de Prague en 1847 (« Galerie der Sippurim », par Wolf Pascheles). Elle fut republiée en yiddish en 1911, puis en 1915 par Gustav Meyrink avec des illustrations désormais célèbres de Hugo Steiner. En 1920 est sorti le premier volet d’une trilogie de films expressionnistes sur la légende du Golem, et c’est le seul épisode qui nous est parvenu.

Le mythe du Golem se retrouve assurément dans le dessin animé « Fantasia » de Walt Disney, mais aussi peut-être dans le « Frankenstein » de Mary Shelley (si elle connaissait cette légende en 1818, ce qui n’est pas certain). On peut aussi penser à la notion même de « Robot », qui est née sous la plume de l’écrivain tchèque Karel Čapek en 1921.

Mais le fait que cette légende puisse être en réalité si tardive a bien une signification : elle serait née à l’âge du capitalisme, où l’aliénation devient extrêmement aiguë. En effet, le mythe du Golem rejoint l’idée que les créations humaines peuvent échapper à l’humanité et devenir destructrices. Ainsi, des intellectuels universitaires ont récemment relu Marx à la lumière du Golem, dans un article de 2008.