La grippe porcine et les juifs
À Rosh ‘Hodesh Elul (le premier jour du mois juif actuel), un jeûne a été institué en Israel par les rabbins séfarades Shlomo Amar et Ovadia Yossef (le leader de Shass), afin de conjurer la grippe porcine. Ceux-ci ont également décidé qu’il ne fallait plus embrasser les mezouzot que de loin, sans les toucher. Pareillement, on peut voir sur internet une vidéo de kabbalistes survolant Israel en avion en priant et en sonnant du shofar, pour protéger le territoire d’Israel de la grippe porcine…
Évidemment, cela est totalement absurde face à l’horreur capitaliste des usines-abattoirs où est née la grippe porcine. Évidemment, cela ne protégera rien ni personne de cette épidémie.
Mais cela ne protégera pas davantage de l’importante mobilisation antisémite qui se développe aujourd’hui autour de la grippe porcine.
En effet, les juifs ce fut la peste au Moyen-Âge, ce fut le typhus sous le nazisme, et c’est désormais aujourd’hui la grippe porcine. En tout cas, c’est ce thème qui est massivement mis en avant par les fascistes pour cette rentrée politique.
De Kemi Seba à Alain Soral en passant par Dieudonné, quelle est la thèse des proto-nazis ?
Elle est à la fois très simple et terriblement efficace : le « Nouvel Ordre Mondial » voudrait éliminer une partie de la surpopulation mondiale, aurait créé un virus de toute pièces, et inoculerait un vaccin mortel. Et comme par hasard, les représentants du « Nouvel Ordre Mondial » portent bien souvent des noms juifs…
Cette thèse est diffusée entre autres par Égalité & Réconciliation, le parti d’Alain Soral, par le MDI de Kemi Seba par la voix de la négationniste Ginette Skandrani, ou encore par Christian Cotten, le « druide » candidat de la Liste « Anti-Sioniste » de Dieudonné, qui expliquait en conférence de presse que « les sionistes utilisent des armes bactériologiques comme la fausse grippe actuelle ».
Mais, comme preuve de la large diffusion de l’idéologie fasciste, cette thèse se retrouve jusque dans de grands journaux, comme il y a un mois aux Pays-Bas.
Dans le plus grand journal du pays, De Telegraaf, une soi-disant journaliste médicale prétendait ainsi que la grippe aviaire faisait partie d’une « conspiration qui peut être remontée jusqu’aux descendants des Khazars » pour réduire la population mondiale. Naturellement, ceux-ci « prient un autre dieu : Lucifer, Satan, ou comme vous voulez l’appeler » et « se nomment Rockefeller, Rothschild, Brezinski et Kissinger ». Pas de réaction de la part du journal qui avait publié l’interview.
Comment évaluer cela ? Exactement comme nous l’expliquions à propos des accusations de trafic d’organes par un tabloïd suédois (1 – 2).
La thèse matérialiste, rationnelle, affirme que l’époque de l’impérialisme c’est l’époque de la barbarie, et que l’impérialisme réactive donc les pires fantasmes médiévaux en les adaptant aux exigences de son époque. On l’a notamment vu avec l’idéologie nazie qui assimilait les juifs au typhus.
Quel est alors le préjugé obscurantiste qui, n’ayant jamais réellement disparu, sert de base à la mobilisation antisémite sur le thème de la grippe porcine ?
Il s’agit essentiellement de deux accusations remontant au Moyen-Âge : celle des juifs empoisonneurs de puits, qui est historiquement liée à celle des juifs propagateurs de la peste noire.
L’accusation d’empoisonnement des puits remonte à vers 1320 en France avec une soi-disant complicité entre les communautés juives et les victimes de la lèpre. Mais c’est avec la grande épidémie de peste que ce mythe devient le plus répandu, le plus tenace – et le plus meurtrier.
En effet, entre le printemps 1348 et le printemps 1351, une gigantesque épidémie de peste noire dévaste l’Europe. On estime qu’un tiers de la population européenne disparaît, cette proportion allant jusqu’à la moitié dans l’actuelle territoire de l’Allemagne.
C’est essentiellement à l’automne 1348 en Suisse que naît l’accusation comme quoi les juifs empoisonnent les puits afin de répandre la peste bubonique. Dès lors, la propagation de ce mythe est fulgurante dans l’Empire germanique – et pour toute dire, encore plus rapide que la peste elle-même !
En Allemagne et en Suisse, l’épidémie de peste s’accompagne donc d’une épidémie de pogroms, qui est historiquement l’une des plus grandes vagues de pogroms, avec souvent la promesse d’impunité envers les émeutiers de la part des autorités.
On estime ainsi que presque toutes les communautés juives de l’Empire germanique (hormis l’Autriche) sont touchées par les pogroms antisémites. De nombreuses et importantes communautés sont tout simplement réduites à néant dans les flammes des ghettos, par exemple à Strasbourg.
Évidemment, la médecine a fait d’immenses avancées depuis la peste noire. Et pourtant on voit resurgir ces mêmes fantasmes antisémites, que les esprits rationnalistes bourgeois auraient cru voir disparaître avec le progrès scientifique.
À quoi cela est-il dû ?
Comme nous l’affirmions à propos des crimes rituels, ce qui est nouveau dans ce vieil antisémitisme chrétien est l’aspect « Nouvel Ordre Mondial », qui est dans la plus pure veine de l’antisémitisme moderne des « Protocoles des Sages de Sion ».
Ainsi, l’antisémitisme de l’époque féodale est non seulement réactivé, mais aussi recombiné à l’antisémitisme de l’époque impérialiste, pour donner un antisémitisme mutant, encore plus pernicieux et violent à la fois. Loin de disparaître, le vieil antisémitisme sert donc de support matériel auquel se greffe l’idéologie de la barbarie impérialiste.
Mais comment donc ce préjugé des juifs propageant des maladies a-t-il pu traverser les siècles ?
Pour comprendre cela, il faut voir ce qu’est une épidémie. Une épidémie, c’est une maladie qui se propage de façon fulgurante, c’est un agent pathologique étranger, invisible et incompréhensible, c’est un parasite qui vient contaminer les organismes sains.
Et qu’est-ce que « le juif » dans la vision abstraite qui prévaut culturellement en Occident ? En vérité, c’est la même chose : un apatride fuyant et insaisissable, un « parasite de la finance » qui vient « polluer » le capitalisme industriel « concret » et « sain ».
Rien d’étonnant, donc, à ce que l’accusation moyen-âgeuse du juif responsable de la peste rejaillisse aujourd’hui sur les mobilisations antisémites du fascisme. Et cela d’autant plus que s’approfondit la crise, c’est-à-dire que la marche « saine » du capitalisme est « grippée » – c’est le cas de le dire…
Dans la « recombinaison génétique » entre antisémitismes des époques féodale et impérialiste, la base culturelle est donc un préjugé du Moyen-Âge chrétien ; mais l’aspect nouveau, l’aspect qui a du sens historiquement, c’est l’aspect antisémite de l’âge impérialiste, c’est-à-dire le complotisme du « Nouvel Ordre Mondial » qui tenterait d’asseoir sa domination par la vaccination de masse.
Face à cela, il est clair que la conception comme quoi l’antisémitisme serait un simple préjugé dépérissant – et pas un aspect central de la mobilisation fasciste qui se donne une image révolutionnaire en lutte contre les complots -, cette conception là est clairement fausse et inadaptée à notre époque, l’époque de la crise générale du capitalisme, de la marche au fascisme et à la guerre.





