Le Dibbouk, un fantôme venu du froid…
En mars dernier est sorti au cinéma un film d’horreur, « The Unborn ». Au-delà de l’intérêt cinématographique (assez faible, paraît-il), ce film possède une composante juive, mais en fait très abstraite voire fumeuse – jusqu’à faire appel de manière un peu déplacée à Auschwitz.
Il s’agit grosso modo de transposer « L’Exorciste » avec des références juives au lieu de catholiques, et en prime une histoire de jumeau maléfique… Bref, une transposition très « forcée », très « mécanique », qui dénature la culture juive à des fins de marketing « ésotérique ».
Une transposition de « L’Exorciste » ? Mais qu’y a-t-il donc à exorciser ? C’est là la soi-disant originalité du film, puiqu’il s’agit d’une lutte contre un fantôme qui hanterait la famille depuis trois générations, plus précisément un « Dibbouk ».
Le saviez-vous ?
Dans la culture yiddish, le Dibbouk est un esprit maléfique qui « s’attache » à une personne, et « possède » le corps de cette personne afin d’accomplir sa propre volonté.
Le nom de « Dibbouk » provient de la tradition ‘hassidique et kabbalistique du 18ème siècle en Europe de l’Est. Sa racine est la même que « devek » (דבק), qui signifie « la colle », ce qui exprime bien ce que cela veut dire.
Néanmoins, il existe de nombreuses allusions aux « mauvais esprits » dans la Torah, bien avant l’apparition du mot « Dibbouk ». Ainsi, Shaoul HaMelekh (le roi Saül) aurait été affecté par un Dibbouk. Plus tard, Eliyahou HaNavi (le prophète Élie) est également possédé par l’esprit d’un mort, qui essaie alors de convaincre son roi de partir en guerre.
Selon la tradition kabbalistique, le Dibbouk n’est pas un démon, mais une âme en peine, une âme qui n’a pas pu s’insérer dans le « Gilgul Neshamot », c’est-à-dire le cycle des réincarnations. Par exemple, une personne suicidée se verra refuser même l’accès en enfer, et devra errer sur terre. De même, l’âme d’une personne morte avant d’avoir pu accomplir ce qu’elle voulait pourra également rester dans le monde des vivants.
On ne peut pas comprendre cela sans voir que, dans la conception mystique juive du monde, le corps et l’âme interagissent et sont en quelque sorte « connectés », « imbriqués ».
Si le corps et l’âme ne sont pas « en phase », ne sont pas « connectés », alors au moment où le corps part de ce monde, l’âme peut ne pas suivre, et rester parmi les vivants : elle est alors « entre deux mondes », « tsvishn tsvey Veltn » en yiddish (qui est précisément le sous-titre de la célèbre pièce de théâtre d’Ansky, « Der Dybbuk »).
Cette âme doit alors s’agripper à une personne vivante pour poursuivre ses buts – le plus souvent négatifs dans le cas du Dibbouk. Cela n’est à son tour possible seulement si la personne « possédée » souffre d’une discontinuité entre le corps et l’âme, exactement comme chez la personne morte dont est issu le Dibbouk.
Concrètement, on peut prendre l’exemple d’une personne qui meurt en effectuant une mauvaise action, et dont l’âme devient un Dibbouk. Celui-ci ira posséder le corps d’une personne qui aurait des envies d’effectuer la même mauvaise action, afin de l’accomplir.
Cependant, les conceptions kabbalistiques du Gilgul expliquent qu’il peut aussi exister de « bons » Dibboukim, c’est-à-dire des âmes de Justes qui s’attachent à une personne, et agissent comme les « anges-gardiens » de la croyance populaire catholique. C’est ce que l’on appelle « Sod Ha’Ibbur », le « secret de l’imprégnation ».
Comment comprendre alors la croyance populaire du Dibbouk ? Quel sens lui donner ?
Résumons un peu : notre corps est déconnecté de notre âme, de notre volonté, et il existe une entité invisible, insaisissable, qui prend le contrôle de nous et nous fait accomplir des tâches qui nous sont étrangères et imposées de l’extérieur…
Mais ne serait-ce donc pas l’exact écho mystique de ce que les marxistes appellent l’aliénation ?
L’aliénation, c’est-à-dire le fait d’être étranger à soi-même, a été expliquée de manière approfondie par Marx dans ses « Manuscrits de 1844 ». Après avoir montré que le travailleur est étranger au produit de son travail, Marx y écrit :
« L’aliénation de l’objet du travail n’est que le résumé de l’aliénation, du dessaisissement, dans l’activité du travail elle-même.
Or, en quoi consiste l’aliénation du travail ?
D’abord, dans le fait que le travail est extérieur à l’ouvrier, c’est-à-dire qu’il n’appartient pas à son essence, que donc, dans son travail, celui-ci ne s’affirme pas mais se nie, ne se sent pas à l’aise, mais malheureux, ne déploie pas une libre activité physique et intellectuelle, mais mortifie son corps et ruine son esprit. En conséquence, l’ouvrier n’a le sentiment d’être auprès de lui-même qu’en dehors du travail et, dans le travail, il se sent en dehors de soi. [...]
Enfin, le caractère extérieur à l’ouvrier du travail apparaît dans le fait qu’il n’est pas son bien propre, mais celui d’un autre, qu’il ne lui appartient pas, que dans le travail l’ouvrier ne s’appartient pas lui-même, mais appartient à un autre. »
Marx relie également la question de l’aliénation à la propriété privée des moyens de production, à la valeur (qui a le même caractère « insaisissable » que le Dibbouk !) ainsi qu’à la division du travail entre travail manuel et travail intellectuel… qui n’est que la mauvaise « connexion » entre le corps et l’esprit, mais à l’échelle de l’humanité !
La croyance au Dibbouk a persisté parmi les masses juives des shtetls jusqu’à la veille de la Shoah. Mais c’est seulement à la lumière des concepts d’aliénation et de séparation du travail manuel et du travail intellectuel que l’on peut le comprendre.
En effet, selon les « rationnalistes » bourgeois, les superstitions féodales devraient être balayées par l’essor du capitalisme et de la science. Or ce n’est pas toujours ce que l’on observe, exactement comme pour la croyance au mauvais œil.
Cela ne s’explique uniquement si l’on comprend que l’exploitation et l’aliénation sont encore plus importantes sous le capitalisme, et que paradoxalement cela nourrit les superstitions féodales qui faisaient déjà écho à l’exploitation et à l’aliénation.
Juif ! Juive !
Lutte pour une société qui n’aurait plus besoin d’illusions,
une société où travail manuel et travail intellectuel seraient unifiés,
une société sans exploitation ni aliénation !
Participe à la bataille pour le communisme !





