21 juillet 1911 : le début de l’affaire Beilis
Au tournant des 19ème et 20ème siècles, toute une série d’affaires antisémites éclatent en Europe centrale et orientale. Leur base commune est l’ancestrale accusation de meurtre rituel pour préparer des matzot, préjugé issu de l’antisémitisme médiéval chrétien.
On citera notamment l’affaire de Tiszaeszlár (Hongrie, 1882), l’affaire de Xanten (Allemagne, 1891), l’affaire Hilsner (Tchéquie, 1899), l’affaire de Kishinev (Moldavie, 1903), et enfin l’affaire Beilis (Ukraine, 1913).
Cette dernière affaire est d’ailleurs souvent considérée comme l’équivalent de l’affaire Dreyfus en France, ce qui n’est pas forcément exact, puisque ce n’est pas le même antisémitisme ni les mêmes secteurs de la société qui entrent en jeu.
Le saviez-vous ?
En mars 1911, un jeune ukrainien de 13 ans, Andrei Yushchinsky, disparaît sur le chemin de l’école. Son corps est découvert une semaine plus tard près d’une fabrique de briques. Une enquête est alors ouverte, et il s’avérera plus tard que, dès le début, les soupçons s’orientaient vers la mère du jeune garçon, la police russe ayant déterminé que le jeune garçon allait sécher les cours.
Mais ce sera contre Menahem Mendel Beilis, un juif père de cinq enfants et gérant de l’usine près delaquelle le corps d’Andrei a été retrouvé, que la police tsariste s’orientera. Beilis est donc arrêté le 21 juillet 1911, après le témoignage d’un allumeur de réverbères indiquant que c’est un juif qui a enlevé la jeune victime.
Il reste en prison pendant deux ans, dans l’attente de son procès. Pendant ce temps, la presse tsariste lance une violente campagne antisémite, mettant en avant la traditionnelle accusation de meurtre rituel.
Au cours du procès lui-même, en octobre 1913, l’empire russe lance ses meilleurs experts pour démontrer la culpabilité de Beilis, notamment le prêtre Justinas Pranaitis (auteur en 1892 de la brochure antisémite « Le Talmud démasqué », une véritable référence encore aujourd’hui…) qui confirme la « thèse » du sacrifice rituel juif. Le procureur général aussi y va de sa déclaration antisémite.
L’allumeur de réverbères, le témoin-clé accablant Beilis, avoue alors avoir été manipulé la police secrète du Tsar, la sinistrement célèbre Okhrana. Menahem Mendel Beilis est finalement acquitté par le jury (qui ne comporte aucun membre de la minorité juive). Il s’installe ensuite avec sa famille en Palestine, puis au États-Unis en 1920, où il décède en 1934.
Il est important de comprendre pourquoi ce déchaînement antisémite est lancé en 1911-1913, et pourquoi c’est une accusation carrément médiévale qui est mise en avant.
Pour cela, il faut savoir que la Russie a très longtemps été un pays féodal, où les serfs et le servage n’ont été abolis qu’en 1861, où les masses étaient encore largement enfermées dans l’arriération des campagnes, et où le tsarisme était un colosse aux pieds d’argile profitant de l’immensité de l’empire ainsi que de l’obscurantisme énorme dans la paysannerie.
En 1905 éclate une insurrection, réprimée dans le sang, qui montre le climat d’agitation révolutionnaire qui a pu régner dans les villes. En 1913, on est donc seulement un an avant la guerre mondiale, mais aussi quatre ans avant la révolution d’octobre 1917 menée par le parti bolchevik de Lénine.
Le tsarisme a donc besoin à ce moment précis de maintenir les masses dans des mobilisations réactionnaires, et utilise donc les préjugés antisémites chrétiens des masses paysannes (alors qu’un antisémitisme moderne de type racial naît également en Russie à la même époque, avec par exemple le « Protocole des Sages de Sion »).
Il n’est donc pas plus étonnant que naisse également une forte mobilisation en faveur de Beilis et contre l’antisémitisme, de la part des intellectuels progressistes russes, comme l’écrivain communiste Maxime Gorki.
Aujourd’hui comme en 1911-1913, la crise capitaliste accentue la tendance à la guerre, et il est donc inévitable que s’aiguisent aussi les divisions racistes du peuple, notamment les rumeurs contre les minorités juive, chinoise et rrom.





