Walther Rathenau : grand capitaliste, mais juif
Le saviez-vous ?
Le 24 juin 1922, le ministre des affaires étrangères de la République de Weimar est assassiné par les fascistes, dans ce qu’on appellerait aujourd’hui un « drive-by ».
Il s’agissait de Walther Rathenau, né en 1867 dans une famille de grands industriels allemands, d’origine juive mais ultra-assimilée (comme souvent en Allemagne). Son père était le fondateur de AEG (Allgemeine Elektrizitäts-Gesellschaft), le grand monopole capitaliste de l’électrité, dans lequel a travaillé Walther Rathenau à partir de 1899, et où il prend la direction en 1915 à la mort de son père.
Walther Rathenau était très fortement nationaliste, ce qui l’a fait largement soutenir, en tant que grand capitaliste allemand, la politique impériale de l’Allemagne puis la guerre de 1914-1918 (au point d’appeler à la « guerre totale » en mars 1918).
En tant que nationaliste allemand, il prônait pour la minorité juive une lutte contre le sionisme et contre le marxisme, afin qu’elle s’assimile totalement, afin qu’elle soit « plus allemande que les Allemands ». Clairement, il s’agissait d’intégrer la minorité juive (et ses « élites ») dans le giron de la « nation allemande », de la neutraliser dans la période révolutionnaire qu’a connue l’Allemagne (et où de nombreux révolutionnaires étaient d’origine juive, comme la dirigeante communiste Rosa Luxemburg).
Après la guerre, Walther Rathenau intègre la République de Weimar, c’est-à-dire la république « classiquement bourgeoise » d’Allemagne, soumise au traité de Versailles. Il sera d’abord ministre de la reconstruction, ce qui était naturellement un poste-clé pour la bourgeoisie industrielle allemande. Puis en 1922, il deviendra ministre des affaires étrangères.
En tant que ministre des affaires étrangères, Rathenau essaie de renégocier le traité de Versailles, tout en expliquant qu’il faut s’y soumettre : rien de bien étonnant quand on sait que ce traité pesait principalement sur la classe ouvrière d’Allemagne. Il négocie également le traité de Rapallo avec l’URSS qui sort tout juste de la guerre civile.
Sur le plan politique, Walther Rathenau prend parti contre le communisme, et écrit des textes carrément idéalistes bourgeois (par exemple « Où va le monde ? »). Il participe également à la formation d’un parti centriste libéral bourgeois, le Parti démocratique allemand (Deutsche Demokratische Partei), qui s’effondrera totalement avec la crise de 1929.
Car en effet, la république bourgeoise de Weimar a très vite été confrontée aux exigences de la bourgeoisie impérialiste ; celle-ci poussait plutôt à une politique violemment réactionnaire, mais sous une forme « révolutionnaire », et plus seulement « traditionnellement bourgeoise » comme le DDP le proposait : c’est exactement cela le fascisme.
Ainsi, les « corps francs » (Freikorps) se sont partiellement reconvertis dans des organes paramilitaires de partis fascistes (comme la SA du parti nazi), voire dans des organisations ultra-nationalistes prônant directement le terrorisme (comme l’Organisation Consul).
Seulement voilà, Rathenau le capitaliste allemand « old-school » a oublié qu’il était juif, mais pas les fascistes.
Ceux-ci profitent du très fort antisémitisme traditionnel en Allemagne pour attaquer la figure du « juif Rathenau » qui a pactisé avec l’URSS, attaques qu’il faut aussi comprendre dans le cadre des luttes entre factions de la bourgeoisie allemande. Le parti nazi (alors encore peu connu) expliquait par exemple que Rathenau faisait partie d’un « complot juif communiste ».
Le 24 juin 1922, les terroristes de l’Organisation Consul assassinent Walther Rathenau : trois officiers fascistes passent en cabriolet à côté de sa voiture en la mitraillant, lancent une grenade dans la voiture, et prennent la fuite.
Les assassins se suicideront en étant cernés par la police, le conducteur sera condamné à 15 ans de prison, et il s’avérera que la voiture des fascistes a été prêtée par l’intellectuel nazi Ernst von Salomon, qui écopera de seulement 5 ans de prison car il avait moins de 21 ans au moment des faits.
Le 17 juillet 1933, après la conquête du pouvoir par les nazis, Hitler déclare les assassins de Rathenau comme héros nationaux, et fait du 24 juin un jour de célébrations publiques.
Moralité : quand même les capitalistes d’origine juive sont personnellement confrontés à l’antisémitisme, le pouvoir fasciste n’est plus qu’une histoire de quelques années de crise.





