La Ghriba de Djerba
Hier et avant-hier se tenaient les grandes célébrations du pèlerinage annuel de Djerba.
Celui-ci a regroupé environ 3000 personnes tunisienNEs d’origine juive en exil (essentiellement en France et en Israel), sans compter les personnes juives résidant en Tunisie (essentiellement à Djerba, justement, avec environ 1000 personnes dans les quartiers juifs).
Ce pèlerinage, se terminant par une procession appelé la « Ziara », a pour destination la plus ancienne synagogue d’Afrique (voire du monde, si l’on s’en tient à certaines versions…), à savoir la synagogue El Ghriba à Djerba, île du sud-est tunisien déjà connue d’Ulysse sous le nom d’île des « Lotophages ».
Le saviez-vous ?
On raconte en effet qu’une première synagogue fut construite à Djerba sur l’emplacement actuel de la Ghriba, par des réfugiéEs fuyant la destruction du premier Temple en -586 de l’ère chrétienne. Ces réfugiéEs auraient apporté une pierre qui aurait été incorporée dans la nouvelle synagogue (qui aurait été détruite par les Espagnols, peut-être au 16ème siècle).
La synagogue actuelle a été érigée au 19ème siècle sur le site supposé de l’ancienne synagogue, dans le village de Hara Sghrira (= « petit quartier juif », officiellement nommé Er Riadh) où ne vivent aujourd’hui plus que 200 personnes juives issues de la tribu des Kohanim. [Les 800 autres vivent autour de Houmt Souk, la plus grande ville de Djerba, dans le quartier de Hara K'bira (= « grand quartier juif »), et entretiennent une vague rivalité un peu féodale avec la communauté de Hara Sghrira, supposée être plus « arriérée », plus « inculte » concernant les affaires religieuses, pour ne pas dire « plouc »...]
Quant au nom de la synagogue, « El Ghriba », il signifie « la merveilleuse » dans le sens de « l’étrange »… voire « l’étrangère ». En effet, il provient, selon la légende, d’une jeune femme tenue un peu à l’écart de la communauté, dont la hutte aurait brûlé sans que son corps ne se consume. À la suite de cela, la communauté l’aurait prise pour une sainte, et aurait institué un pèlerinage pour se faire pardonner de ne pas être venue en aide à la jeune femme étrange…

Justement, à propos du pèlerinage et de la Ziara, ils ont lieu à la Ghriba entre la Hiloula de Rabbi Meir Baal HaNess (le « Maître du Miracle », un kabbaliste étudiant de Rabbi Akiva) et la Hiloula de Rabbi Shimon bar Yo’hai (qui coïncide avec Lag Ba’Omer).
Le Rashbi est plus connu à Djerba sous le nom de « Rabbi Shem’un », ce qui confirme qu’il est effectivement une figure fondamentale dans la tradition populaire de la Kabbalah, et que les masses juives se le sont approprié comme personnage saint.
Les pèlerinEs visitent la Ghriba en cortège mixte, c’est-à-dire que la Ziara est sans doute la seule occasion où femmes et hommes ne sont pas séparéEs dans la synagogue. Le cortège porte une « Menara » argentée et richement décorée de foulards châtoyants, où sont notamment gravés les nom des saints locaux, et qui est censée figurer une jeune mariée (cela après des enchères pour savoir qui la portera, ce qui constitue en réalité une déformation culturelle au profit des classes dominantes…).
Est ainsi célébrée, de façon quasi mystique (voire matriarcale), la fête de Lag La’Omer.
C’est cette tradition populaire juive que les islamistes de Al Qaeda ont attaquée le 11 avril 2002, par un attentat au camion piégé qui a tué 21 personnes (tandis que le mur de feu de l’explosion aurait épargné « miraculeusement » le Sefer Torah à l’intérieur de la Ghriba – avis aux personnes superstitieuses !).
Le but quasi revendiqué des islamistes était alors de casser ce qui reste de l’unité de la nation arabe, et donc de finir le boulot des impérialistes français, des nazis, et des sionistes. Ainsi, tandis que 8000 pèlerinEs avaient afflué de l’étranger en 2000, seulement 200 TunisienNEs d’origine juive en exil avaient fait le déplacement le mois suivant l’attentat en 2002.
Dans tous les cas, ce fort afflux « touristique » (près de 6000 personnes cette année), géré de façon anarchique par le régime compradore-bureaucratique tunisien, occasionne une destruction de la nature de cette magnifique île, ravagée comme sur d’autres portions du littoral tunisien par des hôtels ne respectant pas la planète et les ressources très limitées en eau. Et cela continuera tant que les profits des impérialistes et de leur complices locaux passeront avant les intérêts collectifs et rationnels des peuples opprimés et de la nature.
Si vous souhaitez en savoir plus sur la synagogue ou sur le déroulement du pèlerinage, nous conseillons vivement le beau website de la Ghriba (mystique, oui, mais moderne !).





