Il y a 94 ans, le génocide arménien
« Il a été précédemment communiqué que le gouvernement, sur l’ordre du Djémièt, a décidé d’exterminer entièrement tous les Arméniens habitant en Turquie. Ceux qui s’opposeraient à cet ordre et à cette décision ne pourraient faire partie de la forme gouvernementale. Sans égard pour les femmes, les enfants et les infirmes, quelque tragiques que puissent être les moyens de l’extermination, sans écouter les sentiments de la conscience, il faut mettre fin à leur existence. »
Télégramme adressé par Talaat Pacha à la préfecture d’Alep, le 29 septembre 1915.
Il y a 94 ans, les milieux intellectuels arméniens de Constantinople ont subi rafles et exécutions. C’est cette date du 24 avril 1915 qui sera retenue pour commémorer le génocide arménien, qui a fait 1,5 millions de victimes arméniennes, 500 000 victimes assyro-chaldéennes-syriaques, 350 000 victimes grecques, ainsi que des centaines de milliers de victimes kurdes, utilisées puis trahies par les génocidaires turques.
Nos pensées vont aujourd’hui à nos frères et sœurs arménienNEs et à leurs familles, dont la diaspora (de Jérusalem à Marseille) est historiquement issue de cette extermination fasciste.

Le XIXe siècle marque la décadence de l’Empire ottoman, qui avait connu son véritable avènement à partir de 1453 à la prise de Constantinople.
En effet, c’est le siècle du développement des bourgeoisies nationales en Europe ainsi que l’expansionnisme des pays les plus avancés : indépendance de la Grèce en 1821 ; protectorat français sur l’Algérie en 1830 ; expansionnisme tsariste russe qui conduit à la guerre en 1877, aux indépendances dans les Balkans en 1878, et à la scission de l’Arménie ; pénétration impérialiste des capitaux anglais, allemands et autrichiens ; tractations avec l’impérialisme anglais pour Chypre sur le dos de l’Arménie ; etc.
C’est cette ruine et cette décadence de la féodalité ottomane qui font surgir la « question arménienne », notamment avec la guerre russo-turque. Dès 1879, le Grand Vizir fait part de l’intention des dominants ottomans de « faire disparaître à jamais le peuple arménien », avec la complicité de l’impérialisme anglais.
À la fin du XIXe siècle, la majorité du peuple arménien vit dans l’Empire ottoman, essentiellement en Anatolie orientale, mais aussi une importante communauté à Constantinople (ancien nom d’Istanbul). Dans sa grande majorité, le peuple arménien est alors constitué de paysans pauvres, considérés comme des sujets de seconde zone, subissant régulièrement les chantages de nomades kurdes de plus en plus souvent armés par le gouvernement.
Avant 1894, la population de l’actuelle Turquie est composée pour moitié de trois millions de Turcs / Turques et d’autant d’ArménienNEs ; l’autre moitié est totalement multinationale et consiste en des Kurdes, GrecQUEs, Assyro-ChaldéenNEs, Lazes, Tcherkesses, Arabes, Juifs / Juives, etc.
Entre 1885 et 1890 naissent trois partis arméniens importants (l’Armenakan, le Hentchak, le Dachnak) qui pratiquent l’autodéfense contre l’armée turque et les bandits kurdes instrumentalisés par l’Empire ottoman.
Le processus d’extermination du peuple arménien à proprement parler débute en 1894.
Au printemps 1894, les Arméniens à l’ouest du lac de Van se défendent contre les mercenaires Kurde, qui reçoivent du sultan Abdul Hamid d’énormes renforts et se livrent durant plusieurs semaines à des pogroms massifs, avec la complicité des impérialistes. Même Constantinople est le théâtre des massacres, qui doivent alors être suspendus en 1896.
Ces deux ans de massacres transforment l’Arménie en un champ de ruines. Entre les 300 000 personnes tuées, les 50 000 orphelinEs et les 100 000 réfugiéEs, la population arménienne de l’Empire ottoman diminue de plus de 500 000 personnes entre 1894 et 1896.
En 1908, les « Jeunes Turcs » arrivent au pouvoir de l’Empire ottoman, soutenus même par le Dachnak arménien. Ils représentent les intérêts de la bourgeoisie commerçante et des propriétaires terriens turcs. Afin d’éviter la révolution agraire « par en bas », ils opposent des réformes modernisatrices « par en haut » (comme plus tard le kémalisme).
Mais cette bourgeoisie turque a besoin de l’unité nationale pour se développer (notamment contre la bourgeoisie nationale grecque dans l’Empire et en Grèce), et ses mots d’ordres de « fraternité » multinationale ne servent qu’à masquer son idéologie violemment nationaliste voire suprémaciste : le panturquisme / pantouranisme, qui rêve (encore aujourd’hui) d’une Turquie « du Bosphore à la Chine ».
Ce projet d’unification nationale trouve alors naturellement comme obstacle la nation arménienne en gestation, ainsi que les masses paysannes : l’Arménie n’avait qu’à pas se trouver entre le Bosphore et la Chine…
En avril 1909, il y a à peine plus d’un siècle jour pour jour, des massacres éclatent dans la région d’Adana en Cilicie (sur les bords de la Méditerranée), faisant 30 000 mortEs en deux semaines.
En 1913, les trois dirigeants « Jeunes Turcs » de l’Ittihad, Talaat, Enver et Djemal, établissent une dictature militaire, tandis que l’Arménie allait peut-être accéder à son indépendance nationale. À l’approche de la guerre impérialiste, le fascisme turc réquisitionne les armes arméniennes, et réactive l’« Organisation spéciale », chargée de coordonner le programme d’extermination sous la direction du Comité Central du parti Jeune Turc et du Dr Chakir, l’un des théoriciens du génocide.
En 1914, à la veille de la guerre impérialiste, les ArménienNEs n’étaient plus que 2 250 000 dans l’Empire ottoman.
Le 29 octobre 1914, l’impérialisme allemand entraîne l’Empire ottoman dans la guerre impérialiste. La situation est alors « mûre » pour liquider l’obstacle arménien à l’unification nationale panturque.
À l’aube du 24 avril 1915, le coup d’envoi du génocide est donné à Constantinople, par la rafle de 650 intellectuels, notables, religieux, enseignants et dirigeants arméniens, chiffre qui gonflera jusqu’à 2000 les jours suivants : déportés, torturés, assassinés. Dans tout l’Empire ottoman, le scénario est identique : le peuple arménien est décapité, sans direction politique.
Auparavant, en janvier 1915, on désarme les 250 000 soldats arméniens de l’armée ottomane. Ces soldats, affectés au travail forcé, seront plus tard exécutés, dans des fosses communes qu’ils auront creusées. Les masses arméniennes vivant dans l’Empire ottoman sont donc également privées de toute direction militaire.
À l’automne 1915, environ 800 000 ArménienNEs ont été exterminéEs (ou pour quelques milliers convertiEs à l’Islam).
Ce n’est absolument pas un hasard si le génocide arménien est déclenché avec la guerre impérialiste : il en sera plus tard de même avec la « solution finale de la question juive ».
Nous devons considérer comme correcte la thèse communiste comme quoi l’impérialisme prend une dimension barbare et génocidaire pendant les guerres impérialistes. L’extermination est rendue possible et effective par les mobilisations fascistes de masse qui accompagnent la marche à la guerre impérialiste : c’est ce qui s’est produit en Turquie, mais sous la direction d’une bourgeoisie nationale prenant les devants contre la révolution agraire.
À l’automne 1915 commence une deuxième phase du génocide arménien : celle des déportations et des marches de la mort.
Les convois de déportation regroupent 1 000 à 3 000 personnes. Les hommes de plus de 15 ans sont séparés des convois et transportés dans lieux prévus à l’avance pour les assassiner.
Quant aux convois eux-mêmes, ils sont parfois exterminés sur place à la sortie des villages ou des villes, mais surtout envoyés dans le désert syrien par des marches de la mort, privés d’eau et de nourriture, sujets aux exactions turques mais aussi kurdes et tcherkesses. Les survivantEs arrivés à Ras ul-Aïn ou à Deir-Zor seront parquéEs dans des camps de concentration dans le désert et exterminéEs par l’« Organisation spéciale », par la famine, les baïonnettes et le feu.
À l’automne 1916, les deux tiers des ArménienNEs de l’Empire ottoman sont exterminéEs, soit environ 1 500 000 personnes arrachées par la mort à l’Arménie historique.
Il reste à ce moment en vie : les ArménienNEs de Constantinople et d’Izmir, 350 000 refugiéEs en Arménie russe, des résistants arméniens qui résistent dans la montagne, et des milliers de femmes et d’enfants qui ont pu bénéficier d’une solidarité turque, kurde ou arabe.
Au vu de ce qui leur était destiné, il y eut des tentatives de résistance arménienne, avec le peu de moyens du bord. On pensera notamment aux « quarante jours du Moussa-Dagh », qui ont servi de base à un roman connu. Sur cette montagne de la côte méditerranéenne, une héroïque poche de résistance de 600 combattants, protégeant presque 5 000 femmes et enfants, a résisté plus de 40 jours au siège de l’armée turque. Les 4 000 survivantEs purent être secouruEs par un bateau (français).
Il faut être conscientE du rôle de l’impérialisme allemand dans ce génocide. Ce seraient les Allemands qui auraient suggéré la méthode, alors nouvelle, des déportations. Pendant toute la guerre, le militarisme allemand était omniprésent en Turquie, et un général avait validé les déportations. Quant à état-major allemand du gouverneur de Syrie, il s’était « illustré » pour les massacres de Moussa-Dagh et d’Urfa. Enfin, à la capitulation, les dirigeants Jeunes Turcs trouveront l’asile en Allemagne.
Ce génocide ne semblait pas suffire au fascisme turc, puisque les massacres continueront à se succéder jusqu’en 1922.
Ainsi, les génocidaires profiteront de la retraite d’Arménie orientale de l’Armée nouvellement Rouge en 1917, pour lancer une offensive, arrêtée en mai 1918 près d’Erevan par la mobilisation populaire arménienne. Le 28 mai 1918 verra le jour la première République d’Arménie.
À partir de la capitulation ottomane à la fin 1918, se succéderont les promesses et les trahisons des impérialismes anglais et français.
Au chapitre des promesses : le traité de Sèvres et un territoire arménien conséquent, ou les gages donnés par la condamnation à mort par contumace des dirigeants Jeunes Turcs en juillet 1919 (Talaat sera d’ailleurs assassiné en Allemagne en 1921, et le vengeur arménien acquitté).
Mais avec la Sainte-Alliance impérialiste au lendemain de la guerre contre la Révolution d’Octobre, la Turquie pourra servir de base-arrière, ce qui lui permettra de n’être en réalité jamais démobilisée dans sa guerre contre le peuple arménien.
Ainsi, avec l’accession au pouvoir d’un nouveau fascisme modernisateur contre la révolution agraire, le kémalisme, la Turquie mène une offensive contre la jeune République d’Arménie, qui fait encore 200 000 victimes. L’Armée Rouge sauvera l’Arménie, en intervenant au dernier moment.
Car le kémalisme est l’héritier direct des projets pantouranistes, et l’unification nationale passe encore et toujours par la liquidation de la minorité arménienne de Turquie.
Les projets exterminateurs continuent donc leur cours tragique, cette fois contre les rescapéEs des grandes déportations, qui sont revenuEs par exemple dans une poche de Cilicie « protégée » par l’impérialisme français.
Bien évidemment, les français trahissent, et le fasciste Kemal massacre 25 000 ArménienNEs, vouant les autres à l’exil, notamment en Syrie, au Liban, en Palestine (d’où le quartier arménien dans la vieille ville de Jérusalem), ou encore à Marseille et Paris.
Enfin, en 1922 à Izmir, les ArménienNEs furent massacréEs, avec des GrecQUEs, pour la dernière fois en Turquie. Là encore, l’exil forcé.
Ainsi, si le génocide arménien avait été largement réalisé par le sultan Abdul Hamid, puis surtout par le fascisme Jeune Turc, c’est bien le kemalisme qui a « terminé le travail ».
Aujourd’hui, le fascisme kemaliste est encore d’actualité dans l’État turc, d’où le négationnisme officiel le plus éhonté (dont nous parlerons cette après-midi) : c’est la continuité de l’État fasciste à la Papon.
Seule la révolution démocratique assume actuellement en Turquie la nature multinationale de l’Anatolie, la reconnaissance complète du génocide arménien, et la nature fasciste du régime kemaliste. Ce qui explique l’importance des minorités kurdes, arabes, arméniennes, juives, grecques, lazes, alévies dans les rangs communistes.
Pour connaître et comprendre l’histoire du génocide arménien, nous conseillons entre autres le site Imprescriptible. Concernant l’analyse du fascisme turc, nous adhérons entièrement aux thèses maoïstes d’Ibrahim Kaypakkaya.
Vive la fraternité juive – arménienne !
Souvenons-nous des 2,5 millions de martyrEs du fascisme turc.





