1492 ou la liquidation des communautés juives d’Espagne
Puisque nous sommes sur une lancée de célébrations d’anniversaires, continuons, mais cette fois-ci à propos d’un anniversaire réellement tragique (mais en lien un peu lointain avec l’anniversaire d’hier, si vous avez bien suivi !).
En effet, le 31 mars 1492 paraissait le célèbre décret d’Alhambra (palais de Grenade, récemment conquis aux arabes), signé par les Rois Catholiques, Ferdinand d’Aragon et Isabelle la Catholique.
Ce décret prévoit l’expulsion des populations juives non converties au christianisme sous un délai de quatre mois, c’est-à-dire pour le 31 juillet 1492. Concètement, il est dit :
« Nous avons décidé d’ordonner à tous les juifs, hommes et femmes, de quitter nos royaumes et de ne jamais y retourner. A l’exception de ceux qui accepteront d’être baptisés, tous les autres devront quitter nos territoires à la date du 31 juillet 1492 et ne plus rentrer sous peine de mort et de confiscation de leurs biens. »
Les persécutions antisémites avaient déjà connu un pic d’une violence extrême un siècle auparavant, en 1391. Les émeutes antisémites avaient alors enflammé de nombreuses provinces du royaume, de Séville à Barcelone. De nombreuses communautés furent décimées, de nombreux quartiers juifs, les aljamas, furent en proie aux flammes.
Bilan : des milliers de personnes juives massacrées, des milliers de convertiEs de force, une communauté réduite à la terreur des ghettos (officialisés en 1422).
Mais aussi une grande vague d’émigration vers les villes d’Algérie, de Tlemcen à Alger, et même à Oujda au Maroc où la tradition juive disait que le mythique rabbin Sidi Yahia Ben Younes aurait pu être issu de cette émigration. D’ailleurs, les descendantEs des expulséEs d’Espagne en gardent souvent des traces culturelles jusqu’aujourd’hui, notamment par l’attachement à la langue, et cela après des siècles d’exil (regardez tout simplement dans vos familles, même lointaines !).
La grande expulsion de 1492 avait été précédée de la mise en place de l’Inquisition par Torquemada, en 1480, Inquisition qui faisait aussi la chasse aux convertiEs, les « conversos », les « marranes » (= porcs), qui continuaient souvent à pratiquer leur foi juive.
Entre le 31 mars et le 31 juillet 1492, les communautés juives ne se révolteront globalement pas, ce qui est évident au vu de sa condition depuis un siècle. Les juifs riches sont expropriés par n’importe qui, les pauvres et les infirmes ne peuvent fuir et doivent se convertir.
On estime généralement que 150 000 personnes juives choisissent la conversion, tandis que 150 000 à 200 000 émigrent. Parmi ces exiléEs, la moitié ira dans l’Empire ottoman, où le sultan leur donnera refuge, et les autres iront en Afrique du Nord, en Hollande (pensez aux origines de Spinoza), dans les Balkans ou au Portugal (quitte, pour ces dernierEs, à revenir quelques mois ou quelques années plus tard et à se convertir).
Les siècles qui suivirent, l’Espagne fut prise d’une véritable fièvre, qu’on pourrait appeler un « antisémitisme sans juifs », notamment « à cause » des conversos, ces « ennemis invisibles ». Cet antisémitisme prendra une tournure raciale, avec des questions de pureté du sang, ce qui était tout à fait étranger à l’Espagne arabe, même sous les persécutions antisémites des Almohades (dont nous parlions hier avec Moshe ben Maimon de Cordoue).
En 1800, le décret d’Alhambra est reconduit, et il faudra attendre 1967 pour que le décret soit aboli…
Pourquoi parlons-nous de cette histoire, par ailleurs bien connue ?
Certainement pas pour nous poser en éternelles victimes des persécutions antisémites, car nous ne sommes pas des fatalistes, mais pour comprendre les ressorts historiques généraux qui ont mené à ces persécutions antisémites.
L’Espagne n’était pas le seul pays à expulser ses juifs, puisque l’Angleterre et la France l’avaient fait beaucoup plus tôt, respectivement en 1290 et 1306…
Mais l’exemple de l’Espagne met en relief le triomphe du capitalisme marchand naissant contre les rapports de productions féodaux (du moins dans les villes, car dans les campagnes, la base sociale est restée féodale jusqu’à relativement récemment), et le lien qu’a l’histoire de ces luttes de classes avec le développement de l’antisémitisme occidental.
En effet, l’année 1492 est une année emblématique dans le développement du capitalisme en Espagne, dans la naissance de l’Espagne (ou plutôt des provinces de Castille, Léon, Aragon, etc.) comme nation.
Car le 2 janvier 1492, Grenade et son palais l’Alhambra, c’est-à-dire le dernier bastion arabe au nord de Gibraltar, tombent aux mains des armées de la Reconquista chrétienne. C’est un pas énorme dans l’unification politique et militaire de l’État espagnol par la royauté.
À ce titre, les populations juives, qui étaient le plus souvent liées aux arabes et représentaient un élément « étranger », furent dans la foulée victimes du décret de l’Alhambra (ce lieu n’étant évidemment pas choisi par hasard).
Il faut également savoir que l’œuvre d’unification de l’État avait déjà « bien » commencé avec la mise en place de l’Inquisition. L’Inquisition est un jalon essentiel en Occident dans la marche vers un appareil judiciaire centralisé, méthodique, moderne.
La formation de l’État espagnol (castillan en fait) s’est donc faite dès le départ dans la violence, dans la mise au pas militaire et judiciaire des minorités (juives avec les autodafés et les expulsions, arabes converties avec l’expulsion des moriscos en 1609, tziganes avec l’expulsion en 1499, basques avec la conquête du royaume de Navarre en 1521, etc.).
Nous disions que 1492 était une année emblématique pour le capitalisme marchand castillan, avec la Reconquista et la liquidation de la minorité juive.
Mais le fait marquant auquel beaucoup penseront est évidemment la « découverte » de l’Amérique par Christophe Colomb, date qui marquera le début d’un pillage sauvage (typique des colonialismes espagnol et portugais), de conversions brutales, et du génocide des population indigènes.
D’ailleurs, à titre purement documentaire, les caravelles de Christophe Colomb sont parties début août de Séville, et celui-ci rapporte sur ses carnets de voyages qu’il a dépassé des bateaux emmenant massivement des familles juives vers leur exil. Ce qui peut paraître un hasard prend donc tout son sens à la lumière du développement économique du royaume de Castille.
Ainsi, 1492 est une date symbole pour le capitalisme espagnol, et pour la domination coloniale du monde par les puissance occidentales. Et l’exemple de l’Espagne (mais aussi de l’Angleterre en 1290, dans ce pays capitaliste très précoce) nous permet d’affirmer, avec Marx, que « le Capital arrive au monde suant le sang et la boue par tous les pores ».
Mais quel rapport entre l’antisémitisme et la naissance sanglante du capitalisme marchand dans la lutte économique contre les rapports de productions féodaux ?
Les communautés juives apparaissaient comme des obstacles à l’unification nationale selon les principes capitalistes, car elles avaient conservé des traits communautaires antérieurs au capitalisme, elles étaient au centre des contradictions du rapport entre féodalité et capitalisme.
L’unification nationale du royaume de Castille s’est faite militairement avec la conquête de Grenade, étatiquement avec la royauté triomphante, judiciairement avec l’Inquisition, économiquement avec la colonisation de l’Amérique : il ne restait plus que l’unification culturelle, donc religieuse, à mener à terme.
Et cette unification culturelle s’est faite sur le dos de la minorité juive, avec un caractère tout à fait génocidaire. Mais aussi avec la production d’une idéologie raciste du « sang pur », contre les éléments « abstraits » qui empêchaient l’édification du capitalisme marchand, et qui s’appelaient en réalité : les rapports féodaux de production.
Il est d’ailleurs révélateur que la même histoire se produisait partout en Europe, de l’Angleterre à l’Europe centrale en passant par la France. C’est par exemple à cette même époque que la Pologne, encore féodale, devint un refuge pour les populations juives pourchassées.
Il est finalement extrêmement important de comprendre qu’en fait, la naissance du capitalisme en Europe a paradoxalement ouvert l’ère des ghettos.
Il est aussi extrêmement important d’avoir à l’esprit que cette histoire du caractère féodal résistant à la centralisation des nations dans le capitalisme est toujours d’actualité partout dans le monde.
C’est en fait toute l’histoire des peuples non constitués en nations, qui n’ont jamais eu d’État propre. On pensera évidemment aux peuples juifs, mais aussi aux peuples rroms et sintis, aux samis de Laponie, aux peuples indigènes en Amérique, aux aborigènes en Océanie, aux populations tribales en Inde, à la nation kurde en formation, à la nation tamil actuellement génocidée, etc.
Souvenons-nous de l’exil de 1492, car c’est dans notre histoire un événement où notre minorité fut victime du capitalisme naissant. Et ce caractère génocidaire est revenu plus récemment dans notre histoire, notamment avec la formation de l’État impérialiste moderne en Allemagne, où les nazis ont liquidé les vestiges féodaux d’avant 1870, sur le dos de la minorité nationale juive.
Voilà pourquoi il est essentiel de saisir l’économie politique de l’antisémitisme, et diffuser cette compréhension au sein des masses populaires juives.






























