En Hongrie comme en France, les élections approchent : ici les régionales, là-bas les législatives, qui doivent se dérouler les 11 et 25 avril.
Et que voit-on ? Qu’ici comme là-bas, la campagne électorale est un révélateur politique de l’ambiance pourrie qui règne chez les classes dominantes, et de leur orientation de plus en plus réactionnaire.
La course au racisme et à l’antisémitisme est lancée, ce qui ouvre un boulevard énorme au développement du fascisme, sur les plans culturel, idéologique, politique, organisationnel.
Seulement en Hongrie comme partout en Europe centrale, l’histoire a fait que l’expression de l’antisémitisme est d’office de type génocidaire, tout comme le racisme anti-rom qui prend des proportions monstrueuses – et meurtières.
Cette histoire s’articule autour de trois moments, qui s’enchaînent de manière tout à fait dialectique.
1. En effet, il faut remonter à 1920, après la sanglante répression de la révolution hongroise : le traité du Trianon est ratifié, et accorde l’autodétermination aux minorités roumaine, slovaque, autrichienne, serbe, croate, etc.
La « Grande Hongrie » est alors démantelée, mais de très nombreuses communautés magyarophones deviennent à leur tour des minorités dans les États avoisinants.
2. La répression de la révolution hongroise est l’œuvre meurtrière de la « Terreur blanche », menée par l’amiral nationaliste Miklós Horthy. La dictature d’Horthy sera de type national-autoritaire, et s’alliera à l’Allemagne nazie. Cependant, ce régime n’est pas « véritablement » fasciste, comme le considère la dirigeante communiste Clara Zetkine.
Car il existe en parallèle un parti authentiquement nazi, le parti des « Croix Fléchées » (surnom faisant référence à leur logo). En octobre 1944, alors que la guerre est sur le point d’être perdue par les nazis et leurs alliés, Horthy est écarté par Hitler au profit des Croix Fléchées.
C’est à partir de ce moment – et donc dans les tous derniers mois de la guerre ! – que s’exécutera l’essentiel de l’extermination des 450 000 personnes juives hongroises victimes de la Shoah.
3. Après la défaite nazie, l’Union Soviétique et son Armée Rouge libératrice permettent la mise en place d’une République Populaire de Hongrie en 1949.
Cependant, quand le « révisionnisme moderne », c’est-à-dire la ligne bourgeoise au sein du Parti Communiste, prend la direction de l’URSS après la mort de Staline en 1953, les communistes de Hongrie perdent un appui et subissent la même défaite contre les laquais hongrois du nouveau pouvoir russe.
La Hongrie sera alors jusqu’en 1989 un État dominé par un parti pseudo-communiste (en réalité social-fasciste), qui sert d’intermédiaire avec l’URSS social-impérialiste.
L’événement emblématique de cette période est le soulèvement d’octobre 1956, dont les dirigeants étaient d’ailleurs appuyés par les États-Unis, et sa répression directement par l’armée « rouge » social-impérialiste.
Pourquoi est-ce que nous racontons tout cela ?
Parce que chacun de ces trois moments historiques est une source de ce qu’est le mouvement fasciste aujourd’hui en Hongrie.
Voyons point par point (mais pas chronologiquement) à quoi ces moments historiques correspondent :
1. Encore aujourd’hui, le traité du Trianon est mis en cause, et explique les très vives tensions expansionnistes avec la Slovaquie. Ces tensions constituent une véritable base d’agitation pour les fascistes, qui ne reculent devant aucune provocation. Comme nous disions en août :
Ajoutez à cela un climat de guerre larvée entre la « Grande Hongrie » et la Slovaquie, saupoudrez de lois bafouant les droits démocratiques de la minorité hongroise en Slovaquie et de la minorité slovaque en Hongrie, faites cuire à base de cocktails Molotov lancés contre l’ambassade slovaque… et vous avez un tableau de la situation en Hongrie.
3. Comme partout en Europe centrale et orientale, la domination impérialiste a été sans discontinuité depuis les années 1920 : d’abord allemande, puis social-impérialiste, et enfin américaine depuis l’effondrement du « Bloc de l’Est ».
La nature de ces pays est donc semi-coloniale semi-capitaliste bureaucratique, et la tâche historique de la classe ouvrière est de mener une révolution dont l’un des aspects est l’anti-impérialisme.
Seulement voilà, si l’on ne comprend pas ce point d’économie politique, on ne peut que tomber dans le nationalisme, et c’est d’ailleurs ce que l’on observe : en Europe centrale et orientale, toute révolte prend un caractère nationaliste et tombe dans les bras du fascisme.
La soulèvement de 1956 est typique de cela, et sa célébration est marquée depuis quelques années par des émeutes fascistes voire nazies.
2. Il a existé en Hongrie un parti authentiquement nazi qui a été au pouvoir et a mis en œuvre l’extermination de la minorité juive.
De fait, ce parti a eu une idéologie et un programme précis, et les fascistes ont donc une base historique « légitime » àlaquelle se référer : les fascistes font du « néo-fascisme ».
Cela se voit notamment dans les uniformes des forces paramilitaires fascistes, par exemple l’ex-Garde Magyare du parti Jobbik.
Un des grands rendez-vous des néo-nazis est aussi le 13 février, qui marque l’anniversaire de la défaite nazie en 1945, lors de la Bataille de Budapest contre l’Armée Rouge et les partisans antifascistes.
Mais venons-en à l’actualité concrète.
Cette année, c’était le 65ème anniversaire de la défaite fasciste, et les néo-nazis hongrois ont décidé de mener une grande campagne autour de ce qu’ils appellent la « journée de l’honneur » (en raison du « sursaut » des Croix Fléchées et des nazis dans leur garnison de Buda).
Ainsi, une grande manifestation était prévu à Budapest ce 13 février ; mais devant les menaces d’interdictions policières, elle a été remplacée par des rassemblements privés aux alentours de Budapest.
Seulement voilà, les élections législatives approchent, et la manifestation nazie devait se dérouler : elle a donc été ajournée au 6 mars (ce samedi, donc), avec des appels aux nazis d’autres pays pour en faire un élément politique d’unification.
Mais depuis, c’est surtout une grande bataille juridique et politique qui se déroule, et qui permet aux organisations fascistes de se former, de se « roder », et de se poser en « martyrs »…
En effet, la manifestation du 13 février était initialement appelée par le Front National-Socialiste (sic), mais devant les problèmes administratifs, elle a été revendiquée par le Parti National-Révolutionnaire (NFP) qui devait légalement faire passer cette manifestation de rue comme faisant partie de sa campagne électorale.
Il y a deux semaines, un tribunal hongrois a confirmé que pouvait se tenir cette marche nazie. Mais – retournement de situation – la semaine dernière le NFP a annoncé qu’il ne participerait pas à cette manifestation, en prenant très habilement comme prétexte de prétendues « pressions » policières et politiques…
La question est donc : que se passera-t-il ce samedi à Budapest ?
Est-ce que les nazis, aussi bien de Hongrie que d’ailleurs, défileront ? Mais alors la marche serait illégale, et tournerait immanquablement à l’émeute, puisque cela fait déjà plusieurs années que les fascistes n’hésitent plus à affronter directement le police.
Est-ce que les nazis se dégonfleront, et laisseront passer un moment politique indispensable pour devenir un véritable mouvement de masse ?
Est-ce que la mobilisation antifasciste sera à la hauteur, comme elle a pu l’être le 13 février à Dresde en Allemagne ?
Bref, voilà le niveau activiste que les fascistes ont atteint en Hongrie.
Cette offensive politique, qui se présente comme « révolutionnaire », est de plus accompagnée et soutenue par une très large et très profonde campagne idéologique et culturelle. Cette agitation culturelle populiste est ininterrompue, et s’appuie sur l’image des trois moments historiques constitutifs de l’histoire hongroise récente.
Et ce que l’on peut voir de cette profonde agitation, c’est surtout la panique de l’État bourgeois hongrois, qui s’imagine pouvoir colmater les brèches…
La situation en est au point que l’État se sent obligé de mettre en place une loi réprimant la négation de la Shoah. Ainsi, une loi a été passée la semaine dernière, qui punit le négationnisme d’une peine de prison de 3 ans au maximum.
Enfin ! est-on tenté de dire…
Mais en réalité, il y a deux aspects extrêmement inquiétants.
D’abord, il faut savoir que cette loi a été votée à une majorité de 197 voix sociales-démocrates, contre… 144 abstentions ! En effet, le parti libéral Fidesz s’est abstenu, car il comptait inclure dans cette loi… les crimes du social-impérialisme russe et de ses alliés hongrois !
Voilà une belle démonstration du sens des priorités de la droite libérale, qui en arrive à refuser la criminalisation du négationnisme… Quand on sait que selon les sondages, ce parti devrait remporter les élections législatives, on voit très bien à quoi va ressembler la répression contre les révolutionnaires de Hongrie…
Mais surtout, il faut bien voir pourquoi cette loi anti-négationniste n’arrive que maintenant.
En effet, rappelons que d’après les accords de paix de 1947, la Hongrie est tenue d’éliminer les organisations nazies agissant sur son territoire. Le mouvement fasciste ne peut donc se construire que dans l’antagonisme avec l’État hongrois dominé par les monopoles américains, et il n’y a pas de place pour une « intégration ».
Cette loi sur le négationnisme est donc une sorte de réaction de panique, devant ce que l’État voit venir de manière plus ou moins imminente.
Mais – ironie de l’histoire – cette loi arrive précisément quand toutes les illusions légalistes volent en éclats, aussi bien chez les fascistes que chez les antifascistes, mais aussi au sein du peuple à cause de la violente crise économique.
C’est-à-dire que l’État bourgeois « classique » est d’une inefficacité complète contre les mouvements fascistes et nazis, et ne peut « gérer » cela que sur un mode de panique et de promotion des néo-nazis comme « martyrs » de sa timide répression.
Et pourtant, ce qui se joue actuellement, c’est le destin des masses populaires de Hongrie, et la simple survie des minorités nationales juive et tzigane, dans un pays où la minorité juive comporte 60 000 à 100 000 personnes.
Mais pourquoi parlons-nous depuis le début de la situation en Hongrie ?
Tout simplement parce que la Hongrie est un cas d’école.
Les héritages historiques de la Hongrie et de la France ne sont pas comparables, la nature économique de la Hongrie et de la France non plus. Mais la tendance à l’approche des élections, si.
Et surtout, quand on voit le niveau d’activisme atteint par les néo-nazis en Hongrie, on comprend que ce pays a facilement 10 à 15 ans d’avance… Et il n’y a pas de raison que l’évolution soit différente ailleurs en Europe…