« Hegel fait quelque part cette remarque que tous les grands événements et personnages historiques se répètent pour ainsi dire deux fois. Il a oublié d’ajouter : la première fois comme tragédie, la deuxième fois comme farce. »
Karl Marx, « Le 18 Brumaire de Louis Bonaparte »
En juillet dernier, la Norvège avait été secouée par un massacre dans un camp d’été de l’organisation de jeunesse du parti social-démocrate au pouvoir. Plus de 70 personnes avaient trouvé la mort dans l’attaque par un fasciste armé jusqu’aux dents, se prenant pour un chevalier de l’Europe, et ayant auparavant rédigé un manifeste de 1500 pages où il mettait en avant une Chrétienté médievale fantasmée.
Avant-hier à Paris, on a eu un remake de ce scénario barbare, mais bien entendu dans une version factice, grotesque, théâtralisée, lâche, pathétique. En deux mots : so French…
En effet, un informaticien au chômage longue durée a pris en otage ce lundi vers midi deux cadres d’un Pôle Emploi du 11ème arrondissement de Paris (à la limite du 3ème arrondissement).
Le preneur d’otage a aussitôt appelé la rédaction du journal internet pseudo-radical Rue89 (ici l’article écrit en direct), et a formulé ses revendications dans un « manifeste » de 20 pages – rien à voir avec les 1500 pages du vrai bourgeois fasciste en Norvège. L’essentiel de la conversation téléphonique était retranscrit sur Twitter par le rédacteur-en-chef complètement voyeur de Rue89, trop content d’être « sur le coup ».
L’informaticien au chômage a ainsi expliqué au téléphone qu’il n’avait pas l’intention d’utiliser ses otages comme boucliers humains (à quoi bon cette mise en scène, alors ?), mais qu’il utiliserait son arme de poing pour se défendre (arme s’avérant finalement factice, comme prévisible dès le départ), et qu’il voulait juste faire passer ses « revendications »… au journal de TF1 et de France 2 !
Comme cela était là encore prévisible dès le départ, le preneur d’otage a libéré les cadres du Pôle Emploi au bout de quelques heures, s’est rendu à la police… et le journal télévisé n’a même pas parlé de ses revendications.
En réalité, l’informaticien n’avait pas envisagé une seule seconde d’aller jusqu’au bout, montrant bien la véritable valeur de la petite-bourgeoisie française en crise, qui met en scène sa « révolte » jusqu’à croire à son propre cinéma.
Alors finalement, en quoi consistent les « revendications » de cet informaticien, écrites dans son « manifeste » ?
Dans les 5 premières pages le preneur d’otage parle de son parcours de chômeur – très, trop classique. Un parcours qui passe certainement par le déclassement en tant qu’informaticien (un secteur qui soi-disant ne connaît pas la crise), l’attente de réponses qui n’arrivent jamais, le chômage qui s’installe dans la durée, la morosité, la précarité, l’invisibilité, la désocialisation, la fin de droits, la pauvreté, le désespoir, la haine de soi.
Mais sur les 20 pages que comporte son « manifeste », l’informaticien au chômage en consacre une quinzaine à revendiquer… « la dissolution des groupuscules sionistes violents » !
S’il est certain que les initiatives violentes des groupements ultra-sionistes restent relativement impunies par la « justice » de ce pays, il ne s’agit clairement pas de la priorité numéro en France quand on veut abolir l’ordre des choses existant et vivre libre. Ne serait-ce que pour la raison que les agissement des brutes ultra-sionistes ne dépassent pas Paris et sa proche banlieue.
Et si l’on voit qu’une prise d’otage dans un Pôle Emploi a pu être considérée avec un minimum de sympathie dans les masses populaires, la revendication soi-disant « antisioniste » a facilité la ridiculisation de ce « coup d’éclat » individualiste, effectivement ridicule et coupé de toute culture de révolte prolétaire.
Tout ce qui bouge n’est pas rouge, loin de là, surtout dans la France de 2011 avec sa masse de petits-bourgeois déclassés par la brutalité de la crise capitaliste et se raccrochant hystériquement à un passé révolu.
Crise capitaliste, spécificités françaises des masses petites-bourgeoises, antisémitisme se faisant passer pour de « l’antisionisme », mix infernal entre « social » et « national », anticapitalisme romantique version fasciste : voilà le cocktail explosif de la petite-bourgeoisie basculant dans le fascisme derrière les fractions les plus chauvines, agressives et impérialistes de la classe dominante.
Et au fond, quand on y pense, la base sociale des altermondialistes d’hier et des « Indignés » parisiens d’aujourd’hui (ou encore du rappeur Orelsan) n’est pas très différente de celle de l’informaticien preneur d’otages : la petite-bourgeoisie en proie à la crise, et qui aimerait continuer « comme avant » la fin de l’âge d’or de l’impérialisme.
Pas étonnant, donc, qu’on ait pu assister à des infiltrations fascistes de haut niveau dans ce mouvement des « Indignés » parisiens, et que leur peu d’économie politique soit complètement poreuse à l’anticapitalisme romantique.
Pourtant, la revendication antisémite de l’informaticien preneur d’otage ne tombe pas du ciel.
Demander de façon faussement naïve « pourquoi on traite différemment la vie d’un Noir, d’un Arabe et celle d’un juif », parler de « types protégés par la justice, la police et les médias », de « la puissance de cette communauté », et conclure au téléphone que « oui, aujourdhui, je suis antisémite »… tout cela n’a strictement rien de « spontané », et encore moins de révolté.
L’antisémitisme est profondément ancré dans la société française, certes, mais insister sur « la dissolution des groupuscules sionistes violents » (y compris un organisme bourgeois comme le Crif !) comme unique revendication politique est tout sauf innocent : cette revendication est bel et bien issue de l’agitation politique concrète des antisémites.
La réalité, c’est que les fascistes ont lancé ce mot d’ordre comme objectif « stratégique » il y a deux ans, avec une pétition dans la foulée de l’attaque sioniste contre la librairie d’Europalestine… et que toute la « gauche radicale » leur avait à l’époque emboîté le pas.
Cette agitation passe, dans le même mouvement, par les initiatives des antisémites au moment de la mort de Saïd à Bobigny, avec toujours Europalestine aux commandes.
Et c’est comme cela qu’on se retrouve à la rentrée 2011 avec un petit-bourgeois antisémite précarisé qui se met en scène dans une prise d’otage bidon, et qui appelle un journal internet soi-disant « radical » pour relayer ses revendications pseudo-antisionistes.
Mais au fond, rien d’étonnant quand on se souvient que c’est dans les colonnes de Rue89 qu’Esther Benbassa, une intellectuelle proche de l’UJFP, avait pu tenir quasiment les mêmes propos que ceux de l’informaticien preneur d’otage :
« Le Crif fait régner sa loi à l’intérieur de la communauté juive, bannissant l’un, qui n’obéit pas à ses injonctions, l’autre, qui publie un livre non conforme, un troisième encore qui ose critiquer la politique d’Israël. [...]
Mais le Crif fait aussi la loi à l’extérieur de la communauté, accusant qui ils veulent d’antisémitisme, suscitant des procès contre tel journaliste, contre tel intellectuel, contre tel militant. Le Crif, en un mot, terrorise psychologiquement certains Juifs et tous les non-Juifs au nom de la défense d’Israël. »
Rien n’est spontané, tout est politique, et l’antisémitisme ne tombe pas du ciel : il a ses professionnels, et eux-même leurs complices…
Par ailleurs, si l’on se souvient des réactions des antisémites au drame de Bobigny, on peut facilement imaginer les réactions frisant la pornographie de certains « antisionistes » si la prise d’otage avait « mal » tourné…
Mais heureusement on est en France, le pays où rien ne va jusqu’au bout. Pour l’instant.